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La femme aux liens, Ferdinando Camon

Ecrit par Cyrille Godefroy 21.08.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Italie, Roman, Gallimard

La femme aux liens, trad. de l'italien Danielle Dubroca, Jean-Paul Manganaro, 252 pages, 14,25 €

Ecrivain(s): Ferdinando Camon Edition: Gallimard

La femme aux liens, Ferdinando Camon

 

Une psychanalyse vue de l’intérieur

La psychanalyse. Lieu de tous les possibles. Lieu de tous les mots. De tous les maux. Agonie du non-dit ou non-lieu.

La psychanalyse. Rencontre entre deux personnes. Deux étrangers. Que dire à un étranger ? Comment ? Par où commencer ?

Rencontre de deux univers, de deux entités distinctes réunies par un artifice, un hasard, un vice caché.

Michela, enseignante, mal mariée, la quarantaine angoissée. Une femme qui s’éloigne de la vie.

La psychanalyse, sinon le suicide.

Rencontre entre une naufragée et un îlot perdu au milieu de nulle part, non répertorié sur la carte de son destin. Rencontre entre une fêlure et un savoir, entre la confidence et le silence. Entre le symptôme et le saint homme.

Michela, ses crises de panique, ses phobies absurdes. Sa peur de l’autre. Son besoin de l’autre. L’enfer c’est moi ou l’autre.

L’angoisse bloquée dans la gorge. Michela et sa honte.

La psychanalyse. La rencontre entre une femme et un homme. Entre deux chercheurs. Deux solitudes. La rencontre entre un besoin de dire et un souci d’écoute. Entre un désarroi et une résonance. Le subtil équilibre entre séduction et distance.

Michela, une femme aux abois, tourmentée par le flux du temps, affolée par sa beauté qui fout le camp, jour après jour, ride après ride. Une femme qui sent le désir de l’homme à son égard décliner.

Michela, une femme en ruines. Débris d’enfance. Bruine froide. Brume de l’instant.

Reconstruire.

Michela se livre. Se délivre. Elle confie son intérieur à un inconnu, à un homme qui, au bout du chemin, saura tout d’elle, tout ce qu’elle n’a jamais dit dans sa vie de tous les jours, les nuits blanches qu’elle endure, le mal qui empire, tout ce qu’elle n’a jamais osé dire à personne, sa souffrance, ce qu’elle a gardé pour elle seule, jusqu’à ne plus en avoir conscience. Ses faiblesses et son aliénation.

Le prix à payer.

La psychanalyse. La puissance libératrice de la parole. Le séisme de la confession. Le jeu des forces souterraines et silencieuses. Topographie chaotique. Des affects fossilisés jaillissent de terre, crèvent sous les flèches des mots.

Michela dit peu, hésite, bifurque, louvoie, élude. Tout ce qui ne sort pas du corps pourrit, tout ce qui ne sort pas du cœur dégénère en maladie. Michela dit tout. De la guerre larvée avec son mari à sa terreur de vieillir.

Et que dire de sa peur incompréhensible de mourir alors même qu’elle ne parvient pas à vivre réellement, correctement.

La psychanalyse. Une plongée dans les abysses, les anfractuosités monstrueuses. Une odyssée dans les ténèbres de l’âme, le labyrinthe des entrailles. Une fouille archéologique. Une chute libre.

La psychanalyse. Une existence enfin rendue consistante par la présence, le recueillement, l’écoute, l’accompagnement d’un autre. Il m’écoute donc je suis. Épaississement, ramification, densification. « Ces années passées avec vous m’ont fait me sentir importante ». Identité restaurée. Unité rapiécée.

La psychanalyse. Lieu du lien. Du vrai. Lieu où la frénésie moderne, la futilité des ambitions et la superficialité des rapports ordinaires se retirent comme une mer qui reflue, qui lâche prise. Marée descendante. Grève lavée. Culpabilité acquittée.

Un horizon de nouveau désirable. L’autre de nouveau désiré. Du nouveau en vue. De nouveau en vie.

La femme aux liens (1987) est un document fictionnel édifiant. Le compte rendu précis et saisissant d’une psychanalyse, avec ses codes et ses tics, ses détours et ses subtilités, ses enlisements et ses déclics. Ferdinando Camon, journaliste et écrivain italien né en 1935, s’est également frotté à ce thème délicat dans La maladie humaine (1984) et Le chant des baleines (1990).

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Ferdinando Camon

 

Ferdinando Camon (né en 1935 à Montagnana en Vénétie) est un écrivain et journaliste italien, associé à la « Génération des années trente ».

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).