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La femme à modeler, Emilie de Turckheim

Ecrit par Yann Suty 02.06.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Récits, Naïve

La femme à modeler, 48 p. 8 €

Ecrivain(s): Emilie de Turckheim Edition: Naïve

La femme à modeler, Emilie de Turckheim

 

Parallèlement à son activité d’écrivain, Emilie de Turckheim est aussi modèle pour peintre. Dans ce petit livre – une nouvelle ou presque –, La femme à modeler, elle décrit son expérience. Du moins, elle relate la première fois où elle a posé. Le texte est entrecoupé d’œuvres de l’artiste-peintre Sylviane Blondeau.

La première fois donc, Emilie de Turckheim grimpe au sixième étage d’un immeuble délabré. Arrivée devant la porte, elle reste figée. Elle pense rebrousser chemin et ne pas se déshabiller devant un inconnu.

« Au moment de heurter la peinture joliment écaillée, rouge comme mes joues, l’arrêté et les bretelles de ma robe blanche, l’index infaillible se débine, liquide, mes genoux aussi ».

Elle finit par entrer. Débute alors une « carrière » qu’elle poursuivra devant d’autres peintres, d’autres yeux scrutateurs, d’autres pinceaux. Mais la première fois, il faudra se déshabiller. Comment faire ? Devant le peintre ? Ou bien aller à la salle de bains et revenir après ? Mais à quoi ça sert de se cacher alors qu’ensuite elle se montrera, elle s’exposera de toute sa nudité ?

Et ensuite, il faudra poser, rester immobile à ne rien faire. Elle s’ennuie, se réfugie dans ses pensées. Car il n’y a pas grand-chose à faire d’autre. Juste rester immobile, attendre. Mais ce n’est pas non plus facile de rester immobile. Au bout de quelques minutes seulement, la gêne est là, les membres s’endolorissent.

Le texte est une nouvelle. Le format est volontairement réduit. C’est à la fois ce qui fait sa force, mais aussi quelque peu sa limite. Emilie de Turckheim nous intrigue en se mettant en scène comme modèle, comme « femme à modeler ». Elle devient un formidable personnage de roman. Mais on aurait aimé en savoir un peu plus. Par exemple qu’est-ce qui la pousse à poser ? Que cherche-t-elle par là ? Cherche-t-elle à prouver, à se prouver quelque chose ?

Ce court texte pourrait finalement être le premier chapitre d’un roman.

Mais parfois, il vaut mieux faire court et bon que diluer son talent en en faisant trop. Savoir couper, être synthétique. En tout cas, cette Femme à modeler confirme, peu de temps après Héloïse est chauve, tout le talent d’Emilie de Turckheim, l’explosivité de sa plume, son style enlevé et poétique. La preuve par l’exemple :

 

« Je regarde les draps doux et usés, leurs couleurs exténuées où je vais sûrement m’allonger, comme souvent, les années suivantes, chez les peintres fauchés qui vivent dans leur atelier, un clapier d’art, un trou à rat, et n’ont pas d’autre estrade à proposer au corps modèle que le lit où ils dorment, serrent une bouillote les jours de grippe, rêvent de leur mère penchée sur le piano de la maison d’enfance, font l’amour avec des filles qui peut-être préfèrent que la lumière reste éteinte, peut-être murmurent avec un accent étranger prends-moi doucement, peut-être se blottissent à la façon des chiots dans le berceau de l’aisselle du peintre et font des objets de vacances, on ira en Grèce, avec quel argent je ne sais pas, dans une maison de couverture de guide touristique, blanchie de soleil aux volets bleus, un chat rayé devant la fenêtre grande ouverte sur la mer Egée ».

 

Yann Suty


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A propos de l'écrivain

Emilie de Turckheim

Née en 1980, Emilie de Turckheim a publié à 24 ans Les Amants terrestres (Le Cherche Midi, 2005) puis Chute libre (Editions le Rocher, 2007). Son expérience de visiteur à la prison de Fresnes lui inspire Les Pendus (Ramsay, 2008). Elle a également publié Le Joli mois de mai (Héloïse d’Ormesson, 2010).

A propos du rédacteur

Yann Suty

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Membre fondateur


Yann Suty est écrivain, il a publié Cubes (2009) et Les Champs de Paris (2011), chez Stock