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La Fée aux larmes, Jean-Yves Masson

Ecrit par Pierre Perrin 22.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Contes

La Fée aux larmes, éd. La Coopérative, octobre 2016, 96 pages, 14 €

Ecrivain(s): Jean-Yves Masson

La Fée aux larmes, Jean-Yves Masson

 

Toute lecture d’un volume de Jean-Yves Masson, qui toujours s’établit dans ce que la littérature offre de plus élaboré, suscite le régal. Avec ses quatre tomes de romans et nouvelles, chez Verdier, ses quatre recueils de poèmes nourris, sans oublier quatre volumes encore d’essais et d’aphorismes, l’œuvre entière instille le temps long, la longue mémoire et, par surcroît, livre du rêve tout intime en même temps qu’universel. Dans Le Chemin de ronde, chez Voix d’encre, voilà treize ans, réfléchissant « au rire inextinguible des dieux », il concluait, mais provisoirement, comme si affleurait déjà la matière du présent conte : « les larmes seraient donc le vrai privilège de l’humain ». Plus largement, ces quatre vers des Poèmes du festin céleste, chez l’Escampette en 2002, n’attestent-ils pas la dimension que prend cette œuvre ?

« Puisque je fus, je demeure éternelle.

Regardez mon portrait de mensonge et de fable :

ma statue est solaire, mais le sable la garde

enfouie profondément dans un tombeau sans murs ».

La Fée aux larmes qui paraît à La Coopérative est un conte. Il s’adresse à tous, enfants et adultes, avec la puissance d’une parmi les meilleures fables de La Fontaine. L’écriture conjugue une simplicité et une réflexion sur la nature humaine telles que l’émotion affleure au gré de nombreuses péripéties. Si la matière du conte est offerte dès son titre, limpide, elle reste mystérieuse. Elle attire, elle ensorcelle et ne délivre au demeurant la profondeur de son secret que dans les toutes dernières pages. De quoi, de qui s’agit-il ? De pauvres parents avaient perdu un fils unique, à ses treize ans. Pourtant « leur amour avait survécu vaillamment comme une pauvre plante, toute étonnée de subsister après qu’un orage a abattu les arbres bien plus hauts des alentours ». C’est sur ces entrefaites qu’Aurore vient au monde avec une promesse de beauté inaltérable et même, contre toute évidence eu égard à sa basse extraction, une seconde promesse qui l’assure de rencontrer la richesse. Son père croyant la protéger dès son berceau, le don des larmes en revanche lui sera refusé.

Ce conte met en scène les tours et les détours que suscite la conquête de la si belle Aurore. Comment les jeunes gens se haussent sur leurs ergots, se battent pour sa main, comment le plus puissant sait asservir à une tromperie de bon aloi l’expression de sa sincérité. On découvre aussi les méandres de l’amour, comment chez les meilleurs le doute s’instille, installe une fragmentation et multiplie les dégâts. Le souci naît ici de ce manque d’humanité que les larmes seules pourraient racheter. Il restera donc à Aurore de pallier cette carence, en apparence insurmontable. Comment ? Toute la fin du conte est rythmée par cette quête, à la fois pauvre, miraculeuse, et qui libère une intense émotion. « Le plus long chemin est celui du cœur ». La dernière page, enfin, établit une filiation, Jean-Yves Masson rendant à sa mère dans le temps qu’elle le portait dans son ventre, précise-t-il, le fil magique de cette histoire.

L’originalité de ce conte neuf est qu’il déroge aux multiples noirceurs bien visibles chez Perrault. Le Petit Chaperon rouge permettrait presque une banalisation du viol des enfants poursuivis « jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles », au fond des alcôves autrefois. La plupart des contes rapportent entre les lignes tant de travers ; leur étude montre assez qu’ils sont peu recommandables. Celui-ci, sous la tendre férule de Jean-Yves Masson, c’est tout le contraire. Il offre une façon de considérer le monde en regardant avant tout la part de lumière que présente tout individu et comment, à force de patiente volonté, chacun pourrait se sauver à l’image d’Aurore. À l’instar de la jaquette noire et rouge, reproduisant une illustration de Jean-Jacques Grandville, un soin tout particulier a été apporté aux sept autres reproductions de gravures ponctuant le conte ainsi qu’aux lettrines ouvrant chaque chapitre. Voilà donc une magnifique réussite offerte à tous les âges de la vie.

 

Pierre Perrin

 

Le site des éditions de la Coopérative : http://www.editionsdelacooperative.com présente, entre autres, Le Livre des amis de Hugo Von Hofmannsthal, un recueil de réflexions aphoristiques disponible depuis 2015 en librairies. « Il y a une différence décisive entre les hommes, selon qu’ils peuvent se comporter envers les autres comme des spectateurs, ou qu’ils partagent au contraire sans cesse leurs souffrances, leurs joies, leurs fautes : ce sont ces derniers qui sont les vrais vivants. »

 

  • Vu : 1958

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A propos de l'écrivain

Jean-Yves Masson

 

Jean-Yves Masson, né en 1962, ancien élève de l’École normale supérieure, a publié ses premiers poèmes dans la Nouvelle Revue Française. Il a été un des co-rédacteurs de la revue Polyphonies, de 1987 à 1997. Traducteur et critique littéraire, Jean-Yves Masson est professeur de littérature comparée à la Sorbonne Paris IV. Il dirige depuis près de vingt ans la collection de littératures germaniques Der Doppelgänger aux éditions Verdier, et plus récemment la collection Le Siècle des poètes aux éditions Galaade. Ses ouvrages précédant La Fée aux larmes : un roman, L’Incendie du théâtre de Weimar, Verdier, 2014 ; un recueil de cent poèmes, Neuvains du sommeil et de la sagesse, Cheyne, 2007 ; un recueil de nouvelles, Ultimes vérités sur la mort du nageur, Verdier, 2007 ; ainsi qu’un essai, Hofmannsthal, renoncement et métamorphose, Verdier, 2006. De nombreux prix littéraires couronnent son œuvre.

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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