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La déesse des petites victoires, Yannick Grannec

Ecrit par Olivier Bleuez 31.10.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Editions Anne Carrière

La Déesse des petites victoires, août 2012, 470 pages, 22 €

Ecrivain(s): Yannick Grannec Edition: Editions Anne Carrière

La déesse des petites victoires, Yannick Grannec

 

 

Kurt Gödel est un mathématicien génial, auteur d’un des plus célèbres théorèmes mathématiques du XXe siècle : le théorème d’incomplétude. Pour simplifier honteusement : tout système axiomatique est incomplet dans le sens où l’on pourra toujours trouver une proposition indécidable, c’est-à-dire qu’il sera impossible de démontrer qu’elle est vraie ou fausse. C’était aussi une personnalité très perturbée dont la vie a constamment flirté avec la folie pour finir par y plonger complètement : Gödel s’est laissé mourir de faim de peur d’être empoisonné. Yannick Grannec nous emmène dans une maison de retraite en 1980, quelques années après la mort de Gödel, auprès de sa veuve, dépositaire des papiers personnels de Gödel : notes, réflexions, démonstrations… C’est Anna, vingt-huit ans, documentaliste à Princeton, qui est chargée d’approcher l’irascible veuve de Gödel pour la persuader de remettre les archives personnelles du génie (Nachlass : « succession », au sens d’héritage intellectuel) au prestigieux institut de Princeton : l’IAS.

Yannick Grannec détaille clairement en fin de livre les épisodes exacts historiquement des épisodes imaginés ou extrapolés par elle-même. Mais cela n’a finalement pas grande importance car ce qui provoque la rencontre entre Adèle (la veuve de Gödel) et Anna est imaginé et assez bien vu : dans la réalité, la veuve de Gödel n’a posé aucun problème pour transmettre le Nachlass à Princeton. Cette rétention imaginée permet la rencontre entre la jeune Anna, un peu déboussolée, et Adèle dont la vie aux côtés d’un génie aux habitudes rigides et au mental branlant va être le sujet central du livre.

Le livre est construit avec une alternance strictement respectée dans les chapitres. D’une part ceux qui sont consacrés aux échanges entre Anna et Adèle et à quelques épisodes de la vie d’Anna. D’autre part ceux, plus longs, consacrés au récit de la vie commune d’Adèle et Kurt : la rencontre, la vie en Autriche, l’exil aux Etats-Unis et la vie à Princeton. Cette construction menée subtilement nous permet de voir apparaître des points communs, à distance dans le temps, entre les choix passés d’Adèle et les hésitations présentes d’Anna. Le passage continuel entre amour, dévouement, colère, admiration et pitié chez Adèle Gödel pour son mari est particulièrement réussi. Ainsi que la manière dont ce récit finit par agir sur Anna pour la sortir du désarçonnement dans lequel elle semble s’enfoncer au fil du livre.

Dans un chapitre profond et tranchant avec le reste du livre, Adèle laisse éclater, dans un monologue intérieur, une colère sans concession. Un écho en est donné un peu plus loin :

« La colère rentrée vous consume. Puis elle finit par s’échapper par petits pets fielleux qui ne font qu’empuantir un climat déjà délétère. Que faire de toute cette colère ? »

Parallèlement à cette colère, au fur et à mesure de leurs entretiens, Anna s’enlise davantage de jour en jour dans une vie qui ne lui convient pas :

« Elle se rallongea et contempla ad nauseam le plafond déjà usé par l’insomnie. Un jour ou l’autre, elle devrait se résoudre à ranger son appartement dévasté. Même si personne n’y mettait jamais les pieds ».

Même si les points de comparaison sont rares – Adèle n’a pas fait d’études et n’est pas une intellectuelle, Anna est issue d’un milieu très cultivé et baigne dans cet univers depuis sa naissance –, il y a comme une étrange résonance entre les regrets d’Adèle, regrets d’avoir sacrifié sa vie à ce point en étant devenue l’infirmière de plus en plus isolée de son mari, et les peurs d’Anna de s’enfermer dans un amour avec Leo, un génie de l’informatique centré sur lui-même. Grâce à ce décalage convergent, on voit à quel point la place de la femme a évolué en quelques décennies, mais aussi à quel point la notion du sacrifice en amour, et celle de l’équilibre entre épanouissement personnel et abandon de soi, restent intemporelles.

Après l’arrivée de Kurt Gödel à Princeton, l’auteur imagine les différentes discussions entre le couple et les nombreux grands scientifiques présents à l’IAS pendant et après la guerre. Il y a notamment beaucoup de discussions avec Einstein et cette citation célèbre de ce dernier montre bien l’importance de ces échanges pour les deux hommes :

« Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel ».

D’une manière générale, les citations mises en exergue de chaque chapitre consacré à l’histoire du couple Gödel sont belles, profondes et à propos. Deux exemples :

« Si les gens ne croient pas que les mathématiques sont simples, c’est uniquement parce qu’ils ne réalisent pas à quel point la vie est compliquée », John von Neumann.

« On vieillit – même la longueur du jour est source de larmes », Kobayashi Issa.

Ce n’est pas un livre de vulgarisation scientifique, loin de là, mais les quelques notions qui visiblement passionnent l’auteur et qui sont en lien avec la vie de Kurt Gödel sont esquissées intelligemment, avec retenue, et sans que cela arrive avec de gros sabots comme c’est si souvent le cas dans les romans à prétention d’éducation scientifique !

 

Olivier Bleuez


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A propos de l'écrivain

Yannick Grannec

 

Yannick Grannec est graphiste et illustratrice de métier. Après un bac scientifique et des études artistiques, elle rejoint l’École nationale supérieure de création industrielle (ENSCI) où elle obtient en 1994 un diplôme de designer industriel. Auteur de quelques livres jeunesse, passionnée de mathématiques, elle publie en 2012 son premier roman La déesse des petites victoires. Elle vit aujourd’hui à Saint-Paul de Vence où elle se consacre à l’écriture.

 

A propos du rédacteur

Olivier Bleuez

 

Professeur certifié en mathématiques dans un collège. Passionné de littérature. Il publie des textes sur son blog : http://olivier-bleuez.over-blog.com/