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La conjuration, Philippe Vasset (2ème critique)

Ecrit par Samuel Harvet 28.03.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Fayard

La conjuration, 230 pages, 17 €

Ecrivain(s): Philippe Vasset Edition: Fayard

La conjuration, Philippe Vasset (2ème critique)

 

Tel le poète baudelairien, le conjuré a le privilège d’être à sa guise lui-même et autrui ; « comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun » (1).

La Conjuration, dernier roman de Philippe Vasset, esquisse de véritables tableaux parisiens du XXIe siècle, arpentés en tous sens par des personnages en proie à une vaporisation croissante de leur identité individuelle. Dans ce roman qui ausculte les marges urbaines parisiennes, le lecteur voit se découvrir à lui tout un monde d’inquiétante étrangeté, ces « zones blanches » de la capitale dont Philippe Vasset avait lancé l’investigation dans un précédent opus. Les personnages explorent et investissent non pas des zones reculées et obscures, mais des interstices insoupçonnés entre les parcelles du cadastre.

A travers une intrigue menée avec une plaisante désinvolture, le roman nous entraîne sur les traces de ces non-lieux qui constituent la face cachée de nos sociétés occidentales modernes. Avec pour seules armes ses compétences topologiques et son humour corrosif, le narrateur se lance dans une « entreprise de subversion urbaine », qui vise à ressusciter les angles morts de la ville, anciennes stations de métro sous les tours de la Défense, parkings désaffectés ou usines en faillite, qui sont les vestiges fantomatiques que laisse dans son sillage notre société vouée au progrès tout azimut.

Le roman se développe en deux temps séparés par une césure nette, où le protagoniste opère un passage progressif de la théorisation du sectarisme à sa mise en pratique. L’intrigue, retraçant la quête d’un type d’endoctrinement susceptible de séduire et d’occuper les weekends du « bourgeois de banlieue », fournit le prétexte au narrateur pour s’adonner aux plaisirs infinis de l’errance contrôlée, du perfectionnement technologique et de la prose géographique. Son projet s’avère parfaitement ficelé, si bien qu’il va avorter lamentablement avant même d’avoir vu le jour. Mais cet échec n’est en réalité que la première marche d’un accomplissement, selon une dialectique aux accents beckettiens qui illustre la posture ironique du roman tout entier. Dès lors, le récit entre dans une seconde phase plus expérimentale, et qui laissera sans doute les traces les plus vives dans l’esprit du lecteur déconcerté. Une série de courts chapitres scandent le parcours initiatique des adeptes de « la conjuration », un collectif hétéroclite de marginaux – dont le narrateur s’est fait le guide spirituel – qui ont opté pour une forme paradoxale de disparition sociale, en ce qu’elle consiste non à se retirer du monde mais à s’y dissoudre. L’exploration sensible de Paris devenu grand corps social donne alors au récit quelques-unes de ses plus belles images, comme celle des frissons érotiques que procurent au narrateur ses divers braconnages, glissant « par l’entrebâillement des surfaces, sa main contre la peau de la ville ».

Si le protagoniste possède une affection particulière pour les terrains vagues, l’écriture qui figure ces lieux et habite les blancs de la carte fait preuve, elle, d’une éclatante précision. Peut-on d’ailleurs véritablement parler de description ici ? Tout l’ouvrage – sous-titré « roman » – fait preuve d’une subtile ambiguïté quant à son inscription supposée dans l’espace réel des marges urbaines parisienne. Si un assaut de détails toponymiques et de name dropping, allant des noms de rues aux coordonnées routières, nous inciterait à lire l’œuvre comme un documentaire plutôt qu’une fiction, nous risquons d’oublier au passage qu’un lieu n’est rien sans le regard qui choisit de s’y poser… Le détour de la fiction permet à Philippe Vasset d’ouvrir des questionnements essentiels sur les espaces qui font (et défont) une ville moderne telle que Paris, sur l’expérience sensorielle du passant urbain, et ce sans jamais céder à une critique sociale directe. Face aux entrepôts abandonnés d’Aubervilliers transformés en un rutilant centre commercial, l’écriture privilégie l’observation au jugement, exposant avec un humour inquiet les nouvelles formes de sacré de nos sociétés contemporaines. Et à la « transparence carcérale » des centres urbains sous néons, elle préfère les chemins clandestins qui rendent la ville à l’inconnu, pour notre plus grand bonheur de lecteur.

 

Samuel Harvet

 

(1) Baudelaire, « Les Foules », in Le Spleen de Paris

 

Critique de Johana Bolender : http://www.lacauselitteraire.fr/la-conjuration-philippe-vasset

 


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A propos de l'écrivain

Philippe Vasset

 

Né en 1972, Philippe Vasset est journaliste. Après "Exemplaire de démonstration" (Fayard, 2003), "Un livre blanc" (Fayard, 2007) et "Journal intime d'une prédatrice" (Fayard, 2010), "La Conjuration" est son septième roman.

 

A propos du rédacteur

Samuel Harvet

 

Samuel Harvet, enseignant et apprenti chercheur en littérature contemporaine à la Sorbonne Nouvelle, grand marcheur, arabisant à ses heures perdues.