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La confession de la lionne, Mia Couto

Ecrit par AK Afferez 22.01.15 dans La Une Livres, Afrique, Les Livres, Critiques, Roman, Métailié

La confession de la lionne, janvier 2015, traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues, 234 pages, 18 €

Ecrivain(s): Mia Couto Edition: Métailié

La confession de la lionne, Mia Couto

 

« La chasse est une sorcellerie », affirme Arcanjo Baleiro, le chasseur chargé de mettre fin au problème des lions mangeurs d’hommes dans le village de Kulumani. Mais que traque-t-il au final ? Un corps délirant de violence ou un esprit tourmenté ? Des bêtes ou des humains ?

Une précision, déjà : on dit que les lions sont « mangeurs d’hommes ». C’est inexact. Leurs victimes sont des femmes. Silência, la sœur aînée de Mariamar, est la dernière en date au début du livre. Mariamar, enfant de l’eau, de la mer, jeune femme apparemment stérile, qui sait lire et écrire, qui ressent à fleur de peau les moindres remous spirituels du village, fait peur et fascine. Animée par le refus de rester prisonnière de sa condition de femme, elle nous livre sa « version », qu’elle écrit dans un journal évoqué à la toute fin, journal qui sera l’unique objet qu’elle emporte loin du village, lorsqu’elle perd la parole et part avec Arcanjo.

Alternant entre la version de Mariamar et le journal d’Arcanjo Baleiro, La confession de la lionne nous dépeint une réalité instable, mouvante, où sourde au fil des pages l’intuition de puissances surhumaines (ou inhumaines). Ce n’est pas un récit fantastique ou halluciné pour autant. Les forces que nous pouvons désigner comme surnaturelles n’ont pas d’existence à part du monde humain, bien au contraire : êtres humains, esprits, fantômes – tous partagent un seul et même monde. Reste à savoir qui est qui, ou plutôt, qui est quoi. Qui sont ces lions ? Des lions de la brousse, des « lions-fabriqués » ou des hommes-lions ? Est-ce qu’ils tuent parce qu’ils ont faim, ou ces morts sont-elles commandées ? Plusieurs personnages – la femme de l’administrateur, l’écrivain – ne cessent de souligner que le lion, l’ennemi (si tant est que le lion soit l’ennemi véritable) se trouve à l’intérieur du village, et par extension, en nous-mêmes.

À la fin, un lion et une lionne sont tués. Mais il y en aurait un (une ?) troisième, fantomatique, revenant comme une obsession, parallèle à celle de Mariamar et d’Hanifa Assulua, sa mère, qui vont toutes les deux affirmer être la troisième lionne, coupable des meurtres dans le village. L’identité de chacun et de chacune ne cesse de nous échapper, et chaque « version » que nous livre Mariamar, chaque nouvelle page du journal d’Arcanjo, viennent compliquer tout récit linéaire, toute explication rationnelle que nous aurions pu établir jusque lors. La chasse au lion se double d’une introspection dans les remous de psychés abîmées par les traumatismes qu’elles refoulent, une introspection qui a tout l’air, à certains moments, d’une catabase. Une chasse à la part sauvage affleurant chez nous tous.

En parallèle de cette chasse, La confession de la lionne soulève une critique sociale particulièrement féroce sur la place des femmes dans la société. Elles sont assujetties, mises à l’écart, vouées à la marge et à l’obscurité. Elles sont violées, parce qu’elles ont osé pénétrer dans des lieux sacrés, volontairement ou non, ou parce qu’elles sont tout simplement des filles, et que même le cercle familial ne saurait les protéger des pulsions incestueuses des hommes. Mariamar est l’une de celles qui confrontent ce destin, s’y dérobant, refusant d’y plier son âme en plus de son corps – et par conséquent, elle sera déclarée folle, la folie existant toujours par rapport à une normalité construite. Elle entame son récit par « Dieu a déjà été femme », convoque la figure de Sekhmet, déesse antique égyptienne de la guerre et du chaos, et recherche toujours la source du sacré dans le féminin – sa lutte ne sera pas vaine, puisqu’Arcanjo, à la toute fin, voyant mère et fille se faire leurs adieux, affirme être « entouré de déesses »… Elle avoue même vouloir être la lionne pour tuer chaque femme, et condamner ainsi les hommes restants : « Jusqu’à ce que les dieux redeviennent des femmes, plus personne ne naîtra sous la lumière du Soleil ».

Mia Couto couronne le tout d’une mise en abyme particulièrement efficace. On nous dit que l’histoire est inspirée de faits réels, que l’auteur a vécus de très près. Inéluctablement alors nous sommes amenés à construire la figure de Gustavo Regalo, l’écrivain blanc, citadin, qui est « contre les chasses » mais compte faire un « reportage » sur les lions, comme le double de Couto. Encore une fois, cependant, ce portrait n’est pas dépourvu d’ambiguïtés, puisque Gustavo ne détient pas le monopole des mots : Mariamar et Arcanjo trouvent tous deux dans l’écriture une manière de se représenter le monde. Arcanjo va jusqu’à glaner des bribes, des phrases chez « l’écrivain », comme il l’appelle, pour les restituer dans son propre journal. L’imaginaire et l’écriture circulent pour faciliter l’accès au sens, et Couto, en tant qu’auteur – autorité écrivante – se réfracte à travers de multiples personnages.

Situé dans l’entre-deux où se brouillent toujours un peu plus les frontières entre l’humain et l’animal, entre le réel et le mythe, La confession de la lionne est un récit dense et serré au pouvoir évocateur envoûtant, et indubitablement un des grands romans de cette année.

 

AK Afferez

 


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A propos de l'écrivain

Mia Couto

Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie à Maputo, il devient journaliste en 1974. Actuellement, il vit à Maputo où il est biologiste, spécialiste des zones côtières, il enseigne l’écologie à l’université. Œuvres en français : Terre somnambule (Terra sonâmbula), Albin Michel, 1994 ; Les baleines de Quissico, Albin Michel, 1996 ; La Véranda au frangipanier (A Varanda do frangipani), Albin Michel, 2000 ; Chronique des jours de cendre, Albin Michel, 2003 ; Le Chat et le Noir, Dessins de Stanislas Bouvier (O gato e o escuro), Editions Chandeigne, 2004 ; Tombe, tombe au fond de l’eau (Mar me quer), Editions Chandeigne, 2005 ; Un fleuve appelé temps, une maison appelée terre, Albin Michel, 2008 ; Le dernier vol du flamant, Editions Chandeigne, 2009.

A propos du rédacteur

AK Afferez

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Rédactrice

AK Afferez a grandi aux États-Unis et vit à présent à Lyon. Elle est écrivaine, traductrice, et blogueuse sporadique sur akafferez.wordpress.com. Dans la vraie vie, elle s’appelle Héloïse Thomas-Cambonie et poursuit des recherches sur la littérature contemporaine américaine.