Identification

La collectionneuse d'Eric Rohmer

Ecrit par Sophie Galabru le 14.06.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La collectionneuse d'Eric Rohmer

 

Ce film d’Eric Rohmer est le quatrième des six contes moraux. La Collectionneuse aborde autant de thèmes que celui de la beauté et de la peinture, de l’activité et de la paresse, autour d’un trio de forces où s’illustrent les problématiques de la pureté et de la collection, du désir et du nihilisme. Adrien, jeune mondain antiquaire désargenté laisse sa maîtresse mannequin Mijanou partir faire des photos à Londres et s’installe pour l’été dans une villa isolée des environs de Saint-Tropez, appartenant à son ami Rodolphe. Il partage la demeure avec un intellectuel artiste et nihiliste, Daniel, son maître à penser. Haydée, une séduisante jeune fille, elle aussi invitée par Rodolphe, vient troubler leurs vacances.

 

Les Prologues : les discussions dialectiques

Trois prologues indépendants présentent à leur façon chacun des protagonistes du trio. Le premier expose Haydée Politoff, la collectionneuse marchant sur la plage, au bord de la mer, le silence laisse place à des plans rapprochés sur son corps androgyne et seul, elle est la femme qui séduit, la beauté muette.

Puis, c’est au tour de Daniel Pommereulle, un artiste sculpteur, dans la vie comme dans le film. Il s’interroge sur la question du beau, du style et de l’art. Avec un artiste peintre, il parle donc de ce qui le fascine, le nihilisme nietzschéen radicalisé : la persévérance dans l’être jusqu’à l’agressivité et le barbarisme spirituel. Discutant sur une œuvre d’art, une petite boite cernée de lames de rasoir, son créateur explique ce que nous ressentirons durant le restant du film : la pensée pure est tranchante, impossible à tenir pour elle-même, torturante. Toute œuvre ou toute pensée pure établit un vide et une distance autour d’elle-même, de la même manière que les êtres très élégants établissent un vide autour d’eux, un vide capital, le vide de la création.

Enfin nous est présenté Adrien, le personnage principal et le narrateur. Homme élégant et mondain, nous le voyons discuter avec de jeunes gens, non pas du Beau cette fois mais de la beauté physique. Pour une des femmes, la laideur est une insulte : « on est responsable de son physique, par le fait même de sa façon de bouger, de bouger son nez, (…) la façon dont on vieillit est en lien avec sa façon de vivre ou d’être ». L’apparaître est posé comme la conséquence de son être.

 

Activité et Paresse

Lorsque le film commence, Adrien expose son désir de retraite avec son ami Daniel. Tous deux en effet recherchent une solitude et un « positivement rien ». Adrien veut s’inventer une règle à défaut d’en avoir le reste de l’année. Ces règles sont simples, se lever tôt afin de découvrir le matin en son vrai sens : l’éveil des choses. Il s’agit de s’occuper à ne rien faire, ce qui s’avère une activité très difficile. Tenter de ne plus penser, bref porter un regard vide, un regard qui sera ni celui d’un peintre, ni celui d’un naturaliste collectionneur : « L’important n’est pas de penser mais de participer, c’est-à-dire penser dans une certaine direction ». Lire un livre ce n’est pas réfléchir, c’est bien penser dans une direction donnée. Si les cadrages et le rythme laissent sentir une agréable solitude en été, le calme des vastes paysages déserts, nous sentons pourtant poindre une tension et percer la voix torturée du narrateur, obligé de penser qu’il ne doit pas penser.

Plus loin dans le film, lors d’une discussion entre Adrien et un riche collectionneur, la question du travail et de la paresse se présentera à nouveau. Le collectionneur reprochera à Adrien sa paresse et la vacuité de son existence, sa pauvreté financière. Adrien est un dandy pour qui le travail n’a pas à devenir un moyen, moyen de s’offrir des vacances ou une retraite, bref une paresse au bout de quarante ans de labeur. Il affirme au contraire l’idée selon laquelle ne pas travailler est un courage, voire un héroïsme. Ne rien faire est plus difficile que de travailler, pour la raison même que travailler n’implique pas de penser ou de choisir. Le travail, comme toute activité, est présenté comme une fuite en avant qui soulage la pensée d’elle-même.

 

La collection et la séduction

Une jeune femme séductrice et volatile rejoint la maison de vacances. Daniel Pomereulle méprise Haydée car elle n’est qu’une collectionneuse d’hommes : « J’ai trouvé la définition de Haydée, c’est une collectionneuse. Haydée, si tu couches à droite et à gauche comme ça sans préméditation, tu es l’échelon le plus bas de l’espèce, l’exécrable ingénue. Maintenant, si tu collectionnes d’une façon suivie avec obstination, bref si c’est un complot, les choses changent du tout au tout ». La médiocrité pour l’artiste tient moins à la collection qu’à l’absence d’intention ou de visée précise transcendant la collection. Néanmoins, Daniel méprise les collectionneurs qui ne sont pour lui que « des pauvres types qui n’ont en tête que l’additionnel », il leur faut un ensemble, ce qui est tout à fait contraire à son idéal de pureté, d’unicité, d’illumination. La séduction est alors interrogée. Pour Daniel, il ne lui importe plus de plaire ou de déplaire, préfère-t-il même déplaire car c’est par là se retirer de l’ensemble du collectionneur, c’est conserver un caractère particulier et unique. Se refuser au groupe, c’est affirmer une singularité incomparable et non détenue.

Si Adrien commence lui aussi par mépriser Haydée, il y a pourtant entre leurs êtres une communauté de nature : la collection. La sexualité trop libérée de la jeune femme perturbe sa retraite comme elle dessine l’intérêt qui les relie, le goût des ensembles et de la possession. Mais la collection de la séductrice est impensée, impulsive, elle amoindrit sa beauté pour Adrien qui considère que la beauté se situe dans l’attitude, la pertinence, dans le dépassement de la féminité facile. Elle collectionne des hommes et déçoit la construction de son originalité. Jugement misogyne ou exigence esthétique ? La frontière est parfois trouble.

 

Les rapports de force

Les indifférences jusque-là partagées par les trois personnages s’inversent et se muent en luttes de pouvoir : « S’ouvrit alors une ère d’hostilité franche qui fut celle peut-être où nos talents respectifs, le sien non moins que les nôtres, trouvèrent à s’exercer ». Les pôles de force basculent sans cesse. Daniel et Adrien se liguent d’abord contre la collectionneuse, puis Haydée et Daniel couchent ensemble attisant ainsi le désir d’Adrien pour Haydée, tandis que Daniel impose un défi viril à son ami. Adrien refoulant son désir, l’attise d’autant plus. Tension ou itération : rejeter Haydée c’est la désirer d’autant plus, la distance qu’il instigue entre eux redouble le désir de la franchir. Plus il la blesse, plus elle s’éloigne. Elle parvient à le contraindre à manifester positivement son désir, à engager des manœuvres plutôt que de subir ses attaques. Haydée aurait finalement réussi à tracer son unicité en se refusant à un seul homme.

Ce refus d’une femme qu’il méprise intrigue le narrateur et l’obsède. L’aliénation s’installe donc pour celui qui cherchait la paresse et la liberté du solitaire, posant peut-être l’ultime question du film, à savoir celle du rapport entre liberté et indifférence. Le film semble montrer que nulle liberté ne s’épanouit dans l’indifférence, mais qu’au contraire l’indifférence n’est que la forme apaisée d’une fuite et d’une négation des désirs latents et inévitablement résurgents. L’image de l’indifférence à son indifférence – Haydée s’éloignant à mesure qu’Adrien la blesse – ou de la négation niée – le mépris d’Adrien à quoi répond le non-désir d’Haydée – produit une étrange équation nommée désir. Parmi ces lignes de forces prévisibles, un mystère reste entier : le retournement d’une négation en sa positivité désirante.

 

Sophie Galabru


  • Vu: 2798

A propos du rédacteur

Sophie Galabru

Lire tous les articles de Sophie Galabru

 

Rédactrice

 

Agrégée de philosophie et licenciée en droit, spécialisée dans la philosophie contemporaine et phénoménologique, ses recherches se sont essentiellement portées sur l'oeuvre d'Emmanuel Levinas.