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La colère des imbéciles remplit le monde

Ecrit par Christian Massé 13.07.11 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Ecrivains, Univers d'écrivains, Chroniques Ecritures Dossiers

A propos de Georges Bernanos . Ecrivain(s): Georges Bernanos

J’ai vu là-bas, à Majorque, passer sur la Rambla, des camions chargés d’hommes. Ils roulaient avec un bruit de tonnerre, au ras des terrasses multicolores, lavées de frais, toutes ruisselantes. Les camions étaient gris de la poussière des routes, gris aussi les hommes assis quatre à quatre, les casquettes grises posées de travers et leurs mains allongées sur les pantalons de coutil, bien sagement. On les raflait chaque soir dans les hameaux perdus, à l’heure où ils reviennent des champs ; ils partaient pour le dernier voyage, la chemise collée aux épaules par la sueur, les bras encore pleins du travail de la journée, laissant la soupe servie sur la table et une femme qui arrive trop tard au seuil du jardin, avec le petit baluchon serré dans la serviette neuve : A Dios ! Recuerdos !… Ces gens n’avaient tué ni blessé personne. C’étaient des paysans semblables à ceux que vous connaissez, ou plutôt à ceux que connaissaient vos pères, et auxquels vos pères ont serré la main, car ils ressemblaient beaucoup à ces fortes têtes de nos villages français, formés par la propagande gambettiste, à ces vignerons du Var auxquels le vieux cynique Georges Clémenceau allait porter jadis le message de la Science et du Progrès Humain. Pensez qu’ils venaient de l’avoir, leur république – Viva la republica ! - qu’elle était encore, le 18 juillet 1936 au soir, le régime légal reconnu de tous, acclamés par les militaires, approuvé par les pharmaciens, médecins, maîtres d’école, enfin par tous les intellectuels.

En juillet 1936, le déclenchement de la guerre civile brise l’inspiration romanesque de Georges Bernanos. Il le contraint à répondre à l’appel à cet événement politique - a toujours été passionné par la politique - et à témoigner selon sa conscience d’homme.

Je ne suis pas polémiste ni pamphlétaire. Dieu sait le chagrin que j’ai eu à ne plus écrire de roman,dira-t-il peu avant sa mort (le 5 juillet 1948 à Paris). Ce fut un sacrifice pour moi. Je voulais essayer de rendre aux gens leurs réflexes de bonne foi et de sincérité.

Avec Les Grands cimetières sous la lune, Georges Bernanos a juré de nous émouvoir de colère. Ce sentiment l’a toujours attristé mais, aux premiers cris de la tragédie espagnole, ce sentiment-là l’épouvante. La colère des imbéciles remplit le monde.

Bernanos ne s’enrôle dans aucun camp. Il ne s’enrôle pas car il sent la folie se préparer. Lorsqu’il entreprend la rédaction des Grands cimetières, en janvier 1937, il a choisi son camp, celui de la justice et du terrible scandale de la vérité. Il a presque 50 ans (né le 20 février 1888 à Paris). À Majorque, il assiste, horrifié, à la guerre menée par Franco, ce « Galliffet de cauchemar ». Le franquisme se veut-il expiatoire ? Il faut expier pour les morts. Il faut réparer pour les morts afin qu’ils nous délivrent à leur tour… Le crédo des phalangistes, selon l’écrivain ?

Jamais il n’a conscience aussi claire de ses choix. Jamais il ne sent avec autant de force qu’au milieu des instincts grégaires, il faut marcher seul. Il connaît trop les âmes pour avoir la naïveté de croire les êtres purs et innocents. C’est un auteur du vertige, un spéléologue de l’âme qui n’hésite pas à s’aventurer dans les plus terrifiantes galeries. La Croisade espagnole en est une. C’est une farce tragique qui dresse l’une contre l’autre, sur la même scène d’une vieille terre accablée d’Histoire, deux mêlées partisanes qui s’étaient déjà vainement affrontées sur le plan électoral. Elles s’affrontent en vain parce qu’elles ne savent pas ce qu’elles veulent. Elles exploitent la force, faute de savoir s’en servir. Derrière le général Franco, on retrouve les mêmes gens qui se sont montrés incapables de servir une Monarchie qu’ils ont finalement trahie, ni d’organiser une République qu’ils avaient largement contribué à naître… Tous s’indignent. Ou font semblant de s’indigner. La colère de ces imbéciles-là a rempli le monde.

Un jeune phalangiste de dix-sept ans, Barbara, ayant été tué presque sous mes yeux, le matin même du coup d’État, le personnage que les convenances m’obligent à nommer Son Excellence l’évêque de Majorque, après avoir longuement hésité à accorder les obsèques religieuses à ce violent – qui frappe de l’épée périt par l’épée – se contenta d’interdire à ses prêtres de se présenter à l’office en surplis… avait délégué l’un d’eux, les souliers dans le sang, à distribuer les absolutions entre deux décharges. Il y eut des processions d’actions de grâces. La ville, ayant décidé de donner à une rue le nom de Barbara et de son frère, la nouvelle plaque en fut inaugurée et bénite par le personnage que les convenances m’obligent toujours à nommer Son Excellence l’évêque-archevêque de Palma […] Nos prêtres ont péri par centaines. Mais les martyrs appartiennent à l’Église et à elle seule. Ils ont payé pour les fautes de tous. Catholiques basques, dites aux frères égarés, près desquels vous avez combattu, que si Notre  Paternité embrasse l’ensemble des fidèles, sa sollicitude va d’abord aux classes laborieuses, et tout spécialement à la classe ouvrière.

À Majorque, Bernanos se souvient de ses séjours à la Santé qu’il partageait jadis, fraternellement, avec les terrassiers, les ouvriers de tout horizon. Ensemble, ils chantaient : Vive Henri IV ou… l’Internationale ! Bernanos montre qu’en réalité, les catholiques espagnols engagés dans cette croisade ignorent tout des Béatitudes proclamées par Jésus sur la Montagne. Ils n’écoutent que les voix des dieux païens de la terre :

Malheur aux faibles ! […] Les forts posséderont la terre ! Ceux qui pleurent sont des lâches et ne seront jamais consolés !

La guerre n’ose pas dire son nom. Elle n’est que l’état naturel d’une société humaine dont la complexité est sans proportion avec les plus basses formes de la vie collective, la vanité, la cupidité et l’envie. La première loi de la guerre s’énonce ainsi : malheur aux vaincus ! La dernière : l’épuration ! Tout le monde le sait, il faut en finir… On ne massacre que par peur, la haine n’est qu’un alibi.

Voulez-vous que je vous dise ? La Terreur me paraît inséparable des révolutions de désordre, parce qu’entre les forces de destruction, c’est la Terreur qui va le plus loin, qui pénètre le plus avant, atteint les racines de l’âme […] Mais d’avoir dit ce que je pensais de la Terreur blanche à Majorque n’autorise évidemment pas les communistes à me taper sur le ventre comme si nous avions violé ensemble les bonnes sœurs de Barcelone, ou fait ensemble nos besoins dans les ciboires.

Bernanos appelle Terreur tout régime où les citoyens, soustraits à la protection de la loi, n’attendent plus la vie ou la mort que du bon vouloir de la police d’Etat… c’est le régime des Suspects, où le pouvoir juge licite et normal […] d’exterminer préventivement les individus dangereux, c’est-à-dire suspects de le devenir ! Comme il avait haï l’écrasement de la Commune par Thiers, il hait Franco et sa « dictature en peau de toutou ». Sa colère ne se distingue en rien de celles que furent les siennes face à Munich ou à Vichy. Toutes s’inscrivent dans un seul et même mouvement de révolte contre la décomposition de l’homme, de l’honneur chrétien et de l’avancée de la barbarie. La classe moyenne a toujours appelé de ses vœux un chef, un dictateur, c’est-à-dire un protecteur qui gouverne à sa place, qui la dispense de gouverner. Les braves bourgeois se regardent entre eux, gênés. Pourquoi M. Mussolini nous a-t-il amenés là ? Et Franco ? La colère des imbéciles remplit tout ce joli monde.

C’est que vous n’aurez pas raison des imbéciles par le fer ou par le feu. Car ils n’ont inventé ni le fer ni le feu […] mais ils utilisent parfaitement tout ce qui les dispense du seul effort dont ils sont réellement incapables, celui de penser par eux-mêmes. Ils aimeront mieux tuer que penser, voilà le malheur ! […] J’ai connu le temps où les imbéciles croyaient vivre dans un monde solide, bien clos, le Monde Moderne, supérieur à tous ceux qui l’avaient précédé, et nécessairement inférieur à celui qui viendrait après lui ! Le nombre des misérables va croissant, et nous voyons croître à proportion les budgets de guerre !

Dans la langue de Bernanos, le mot misérable a un sens biblique : vient du Latin miserabilis,malheureux, qui est dans la misère, dans la souffrance.

Face à cette imbécillité grandissante, le seul mot d’ordre de l’auteur des Grands cimetières est : faire face ! Il déteste les tartuffes à l’origine des croisades cléricales et des épurations. Il proclame sans relâche sa volonté de faire face, fût-ce aux côtés des filles perdues, des Samaritains, des publicains, des larrons et des adultérins. Faire face ! Très tôt, Bernanos se donne ce mot d’ordre, auquel il demeure fidèle toute sa vie. Celui des adultes qui ne renoncent pas à leur jeunesse, ou celui des chrétiens qui restent fidèles à leur baptême.

Le monde va être jugé par les enfants. L’esprit d’enfance va juger le monde… Redoutez ceux qui vont venir, qui vous jugeront, redoutez les enfants innocents car ils sont aussi des enfants terribles. […] Redevenez vous-mêmes des enfants, retrouvez l’esprit d’enfance. L’esprit d’enfance peut le Bien et le Mal. L’enfant sait.

Dans les livres de Bernanos, l’enfance n’est pas magnifiée à travers une évocation de parties de pêches ou de jeux interdits. Il ne recherche pas non plus le temps perdu à la manière de Marcel Proust. L’esprit d’enfance y est à appréhender comme un mystère – comme celui des saints et des martyrs, aux portes du Royaume.


Christian Massé


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A propos de l'écrivain

Georges Bernanos

Georges Bernanos est un écrivain français, né le 20 février 1888 dans le 9e arrondissement de Paris et mort le 5 juillet 1948 à Neuilly-sur-Seine à l'âge de 60 ans. Il est enterré au cimetière de Pellevoisin (Indre).

Georges Bernanos passe sa jeunesse en Artois et cette région du Nord constituera le décor de la plupart de ses romans. Il participe à la Première guerre mondiale et est plusieurs fois blessé, puis il mène une vie matérielle difficile et instable en s'essayant à la littérature. Il obtient le succès avec ses romans Sous le soleil de Satan en 1926 et Journal d'un curé de campagne en 1938.

Dans ses œuvres, Georges Bernanos explore le combat spirituel du Bien et du Mal, en particulier à travers le personnage du prêtre catholique tendu vers le salut de l'âme de ses paroissiens perdus comme Mouchette.

 

(Source Wikipédia)


A propos du rédacteur

Christian Massé

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Rédacteur


Christian Massé, la soixantaine, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.
A publié sous le pseudonyme de Julien Viaud :


Les inconditionnelles, recueil de poèmes auto-édités, 1984, épuisé.
Les Genêts, saga, éd. Les Lettres Libres, Paris, 1986, épuisé.
Les Rocs et les cendres, récit, éd. Denis Jeanson, Tours, 1995, épuisé.


A publié sous son patronyme :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le Cercle des Porte-Plumes et les éd. Le Manuscrit, 2010


A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de l'Association des Auteurs et Éditeurs de Touraine, Signature Touraine.
Membre du Cercle des Porte-Plumes (www.porte-plumes.net)
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)