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La chambre de l’araignée, Mohammed Abdelnabi (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 26.11.19 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays arabes, Roman

La chambre de l’araignée, Mohammed Abdelnabi, avril 2019, trad. (Egypte) Gilles Gauthier, 320 pages, 22,50 €

Edition: Actes Sud

La chambre de l’araignée, Mohammed Abdelnabi (par Tawfiq Belfadel)

Egypte : la prison des homosexuels.

La fiction est racontée par un homosexuel, Hani Mahfouz. Alors qu’il marchait la nuit avec son ami Abdelaziz dans une rue du Caire, les deux ont été arrêtés par la police des mœurs qui ramassait les homosexuels ou ceux qui semblaient l’être.

« Au cours de cette campagne qui s’étendit sur plusieurs jours au début du mois de mai 2001, la police ramassa des dizaines de personnes et l’affaire culmina le 11 mai, deux ou trois jours après notre arrestation, à mon ami et moi, près de la place Tahrir » (p.46).

Au commissariat, Hani et les autres personnes sont  humiliés et torturés. Contrairement à son ami, il fait de la prison, arraché ainsi à son épouse Chirine et sa fille qui n’en savent rien. Après des mois, Hani sort de la prison brisé et aphone. Il se sent un autre. Sa femme a déjà annoncé le divorce. Ses parents sont morts avant. Il a tout perdu, hormis ce mystérieux ami nommé le prince. Son psy lui conseille l’écriture pour sortir de ce cauchemar qui a commencé à cause d’une promenade…

Hani réussira-t-il à effacer ce cauchemar par l’écriture ? Après la prison, choisira-t-il l’isolement ou affrontera-t-il les autres avec défi et fierté ?

L’auteur explore le thème de l’homosexualité sous un angle différent, nouveau. Beaucoup de romanciers ont déjà traité ce sujet, mais le réduisant à des scènes de sexe ou justifiant l’homosexualité par un viol ou un incident antérieur : deux clichés romanesques sur ce thème. Par exemple, le roman L’immeuble Yacoubian d’Alaa El Aswany explore ce thème seulement à travers des scènes de sexualité entre le personnage Hatem et son copain ; le même roman explique ce penchant sexuel de Hatem par la négligence de ses parents qui l’a poussé à se lier au domestique de la maison. Cependant, dans le roman d’Abdelnabi, l’homosexualité est vue comme un choix, un goût. Hani aime les hommes sans raison précise comme lorsqu’un homme aime une femme.

La chambre de l’araignée peint avec profondeur ce thème en décrivant les sentiments du personnage, les détails de sa vie, ses convictions et ses contradictions. Hani dépeint avec profondeur ses doutes quotidiens, ses sentiments envers tel ou tel homme, ses confusions entre vivre sa sexualité librement ou la réduire au silence. Ainsi, le roman permet au lecteur de sentir l’humanité et la psychologie de Hani comme s’il était un personnage réel. Cela est dû au choix du narrateur-personnage ; souvent les romans arabes sur l’homosexualité ont un narrateur omniscient pour faire une distance entre l’auteur et la fiction vu que ce thème est sensible dans les pays arabes. En revanche, faire raconter la fiction par un homosexuel permet de la rendre vivante et puissante. C’est aussi un défi d’écriture dans les pays arabes.

Le roman présente l’homosexualité comme un choix, une liberté, dans un pays qui la voit comme une anomalie, voire un crime. Autrement dit, l’homosexualité est un problème pour les autres. À travers une fiction, le lecteur découvre la triste condition des homosexuels, mis à la marge, effacés de la société à cause de leur penchant sexuel. Au commissariat et en prison Hani et les autres sont humiliés et même torturés. Contrairement à cette société homophobe, le roman redonne aux homosexuels leur humanité spoliée.

« Ce fut pendant ces journées que j’entendis pour la première fois parler du chef de la police des mœurs du Caire qui éprouvait une jouissance particulière à faire du mal aux homosexuels et à les humilier » (p.202.)

L’auteur s’est inspiré d’un fait réel : la campagne de la police des mœurs contre les homosexuels en mai 2001. Cette campagne est connue sous le nom de Queen Boat, en référence à une boite flottante au quai du Nil, un lieu de rencontre pour les homosexuels. Le deuxième nom est Cairo 52, en référence au nombre de personnes arrêtées. L’auteur a inséré une fiction à l’intérieur d’un incident réel, mêlent documentation sur l’affaire et imaginaire profond comme il le précise lui-même à la fin du roman. Le roman casse la chronologie et présente des fragments indépendants à la manière du grand Naguib Mahfouz ; les récits de plusieurs homosexuels côtoient celui de Hani, ce qui donne un caractère polyphonique au roman. Autrement dit, le roman est constitué de petits romans et tout l’ensemble tisse la même intrigue. Cette technique héritée de Naguib donne l’impression que les personnages sont vivants (choralité). L’effet de l’illusion est grand : le lecteur ressent les sentiments des personnages et s’investit dans la fiction.

Le rôle du traducteur est souvent ignoré par les critiques. Le roman est traduit par Gilles Gauthier, traducteur du romancier égyptien Alaa El Aswany. Sa traduction est si éminente que le lecteur a l’impression que le roman a été écrit directement en français. Fin connaisseur de l’Egypte, Gilles Gauthier insère aussi plusieurs notes pour illustrer des mots ou des notions de la culture égyptienne. Avec une écriture limpide, çà et là poétique, l’auteur offre une fiction captivante, profonde et pleine d’humanité. La Chambre de l’araignée n’est pas une dissection de l’homosexualité, mais un hommage à ceux qui sont bannis de la société à cause de leur choix sexuel, notamment les « victimes » de l’affaire Queen Boat. À cause du regard malade des autres. Ancré en Egypte, le roman a des échos universels grâce à son écriture. Premier grand roman arabe sur l’homosexualité, sensible et poignant, c’est un bel hommage à l’humanité !

Ce roman vient de recevoir le Prix de la littérature arabe (prix créé en 2013 par la Fondation Jean-Luc Lagardère et l’Institut du monde arabe).

 

Tawfiq Belfadel

 

Né en 1977, Muhammad Abdelnabi a fait des études de langue anglaise à l’université d’Al-Azhar, au Caire. Il est traducteur-interprète et anime un atelier d’écriture. Son deuxième roman, La Chambre de l’araignée, a été retenu en 2016 sur la short list de l’International Prize for Arabic Fiction. Muhammad Abdelnabi compte incontestablement parmi les égyptiens les plus brillants de sa génération (Source, Actes Sud).

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.