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La Cause buissonnière : Lisez jeunesse ! (2)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 27.04.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La Cause buissonnière : Lisez jeunesse ! (2)

 

Abreuvés de jeunes filles amoureuses de vampires, de jeunes filles vampires, de jeunes filles luttant contre des vampires, de jeunes filles à la sauce chick-lit ou gossip, on en vient à se demander où sont passées les héroïnes. Celles qui n’attendent pas en haut d’une tour que leur existence démarre mais bien celles qui ont à vivre une destinée hors du commun, des aventures palpitantes et périlleuses, sans être le simple faire-valoir d’un garçon, sans forcément passer par la case love-story. Celles qui affrontent une réalité pesante et complexe et en sortent grandies, enrichies, prêtes à entrer dans une nouvelle étape de leur vie, sans se préoccuper outre mesure de leur look ou du qu’en dira-t-on. Celles pour qui l’amour ne se résume pas à un jeu, à une façon d’asseoir une réputation ou d’accéder à un statut social.

Le temps des héroïnes n’est pas révolu. Il s’agit d’être exigeant et de débusquer ces perles rares, ces figures qui parviennent à nous sortir des clichés et du marasme ambiant par leur originalité, leur fraîcheur et leur vivacité. Qu’elles explorent l’histoire, le fantastique, le handicap ou les traumatismes, qu’elles enquêtent, qu’elles luttent pour leur vie ou assumer leurs amours, voici les héroïnes de ce début 2012.

 

Le Passage des Lumières, épisode I : Espoirs, Catherine Cuenca, Gulf Stream, janvier 2012, 192 pages, 12 €, à partir de 11 ans

 

Catherine Cuenca se lance dans une série historique destinée aux 11-13 ans, pleine de fraîcheur et d’énergie. Sur les conseils de son oncle historien, Zélie, la bien nommée, entre dans une grotte qui la conduit deux siècles en arrière, à la veille de la Révolution française. La voilà coincée pendant un mois chez le père Joseph jusqu’à la prochaine pleine lune. Force lui est de s’adapter tant bien que mal à une nouvelle vie, qui met au cœur du roman les inégalités sociales et la condition des femmes. Choc des époques, choc des mentalités : Zélie dénote, sa curiosité lui amène surprises et déboires. Choc des cœurs : parmi les révolutionnaires, un certain Léandre partage les idées de l’adolescente et éprouve des sentiments à son égard. Le tableau de l’époque est brossé avec réussite à travers le quotidien d’un village et de ses habitants. Alors que les cahiers de doléance semblent annoncer un renouveau, Zélie s’enflamme pour défendre les pauvres et manie les mots avec intelligence.

« – C’est drôle ce que vous dites sur les femmes ! s’insurgea Zélie, révoltée. La noblesse doit se faire la même réflexion au sujet du tiers état : l’école n’est pas son affaire. Péronne a raison : l’instruction est un autre privilège des gens qui ont le pouvoir aujourd’hui et il faut le dénoncer ».

Le lecteur partage ses élans et ses doutes face à cette situation impossible, ce pari fou de concilier passé et présent. Zélie connaît la suite des événements, mais elle ne peut s’empêcher de réagir face à l’injustice et aux excès. L’écriture simple et les rebondissements gagneront à Zélie des lecteurs avides de connaître le contenu de son prochain aller-retour au XVIIIe siècle. Le deuxième tome sort d’ailleurs en avril. Sans entrer dans des détails trop lourds, l’écrivain peint avec finesse les contradictions rencontrées par l’adolescente, rebelle face à toutes les formes d’autorité, ramenée à sa condition de femme et aux devoirs d’une jeune bourgeoise de bonne famille, alors qu’elle vient d’un monde où elle avait crû acquis le droit à la parole et le droit à disposer d’elle-même.

Ava préfère les fantômes, Maïté Bernard, Syros, février 2012, 288 pages, 16 €, à partir de 12 ans

 

Ava semble avoir signé pour des vacances de rêve. Livrée à elle-même sur l’île de Jersey, aux bons soins d’un oncle fou d’histoire et de patrimoine, qui s’occupe d’elle autant que d’un porte-manteau, et qu’elle ne connaît pas, la voilà prête à s’ennuyer ferme. Mais c’est sans compter sur le don ou plutôt sur la tare dont elle est affligée : Ava peut voir les morts. Or, elle trouve cela complètement ringard et très lassant, du coup, elle les ignore et s’est bâti une solide carapace d’indifférence et de discrétion pour ne pas se faire remarquer par les adultes qui l’entourent. Pour le bonheur de tous, donc, Ava cache ce qu’elle est et dont elle ignore les enjeux.

Malheureusement pour Ava, les fantômes ont une fâcheuse tendance à se multiplier dans le manoir de l’oncle Bazire, où l’on expose un trésor viking fabuleux retrouvé depuis peu par M. Gombrowicz et sa nièce Billie sur ses terres. Fantômes attitrés de l’île, morts vivants plus récents et plein de questions sur leur nouvel état, patriarche viking se pressent autour de l’adolescente qui les fuit comme la peste, mais en vain.

« Elle avait pris son petit déjeuner avec une morte, tenu une mourante dans ses bras, suivi le voyage d’une imposante croix âgée de six cents ans, appris que le testament de l’ancien propriétaire du manoir avait été égaré puis retrouvé et découvert des pans entiers de l’histoire de sa famille ».

Invités excentriques, insulaires curieux, esprits envahissants, Ava va devoir sortir de sa réserve habituelle pour mener une enquête palpitante, dans une ambiance pleine d’humour noir et de thés sanglants, et saisir enfin la portée de son rôle de consolatrice. Curieuse, simple, intelligente, Ava est une adolescente qui finit pas trouver sa place, aussi singulière soit-elle. L’un des attraits du roman réside dans le savant dosage entre fantastique, récit policier et peinture adolescente, le tout soutenu par une écriture riche mais accessible.

Paradise, Simone Elkeles, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Del Cotto (Leaving Paradise), La Martinière jeunesse, janvier 2012, 320 pages, 13,90 €, à partir de 14 ans

 

Une fois n’est pas coutume, voici une histoire d’amour adolescente qui vaut le détour et échappe à bon nombre de poncifs du genre. Ici, nul fantastique, aucune reine du lycée, juste le quotidien de deux jeunes gens cassés par la vie et reliés bien malgré eux par un accident tragique. La voiture de Caleb Becker a renversé Maggie Armstrong alors qu’il rentrait chez lui en état d’ébriété. Après avoir purgé sa peine dans un établissement pénitentiaire pour mineurs, il revient dans sa famille à Paradise. Quant à Maggie, elle sort à peine de l’hôpital. Elle boitera à vie, malgré les soins prodigués. « Maggie croit être la seule victime de ce carnage ». Il n’en est rien.

Pour chacun d’eux, le retour à leur existence d’avant s’avère impossible. Chez Caleb, le silence règne sur le passif du jeune délinquant, on évite la vérité, on porte des masques. Les copains ont continué leur vie et sa petite copine sort avec un autre. Or, Caleb a changé. Il ne porte plus le même regard sur son monde, sur son passé, sur lui-même. Et, aux yeux de tous, il est devenu une bête de foire. Pour Maggie, la solitude s’impose bien malgré elle. Ses amis ignorent l’infirme qu’elle est devenue. Elle ne retouchera plus sa raquette de tennis. Elle semble ne plus exister pour son père et elle désespère de devoir jouer à l’ado normale pour rassurer sa mère. Solitaires, exclus, pleins de rancune et de haine l’un pour l’autre, les deux personnages vont être amenés à se côtoyer et à dépasser peu à peu leurs sentiments premiers pour survivre, pour avancer dans leurs vies respectives. « Tu veux voir à quoi ressemble un ex-taulard ? Vas-y, profite ! J’aimerais juste que tu répondes à une question, OK ? Est-ce que tu aimes qu’on te regarde comme une pauvre boiteuse ? »

Mme Reynolds, une sympathique vieille dame, sera l’artisan de cette rencontre forcée, la bonne fée qui conduira le duo adolescent vers la liberté et l’indépendance. Car l’amour attendu qui va naître entre eux, n’est assurément pas le cœur de l’intrigue. Il réside plutôt dans la mise en parallèle de ces destins d’ado résilients, dans la démonstration efficace et juste de leur affirmation face aux attentes et aux pressions de la société, de leurs familles. Maggie est une héroïne intéressante et attachante par ses travers mêmes, ses contradictions. A l’égal de Caleb, elle lutte, elle souffre, elle espère. Une suite est déjà parue aux Etats-Unis, gageons qu’elle nous surprendra autant que le premier volume.

Bye bye crazy girl, Joe Schreiber, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yves Sarda (Au Revoir, Crazy European Chick), décembre 2011, 256 pages, 13,90 €, à partir de 14 ans

 

Gobija Zaksauskas n’a rien de l’héroïne dépeinte ci-dessus. La famille de Perry ne sait presque rien de cette jeune fille lituanienne qu’elle accueille pendant près d’une année. Binoclarde mal attifée, épileptique malingre, elle demeure isolée et impénétrable. Lorsque Perry découvre qu’il doit abandonner le concert de l’année de son groupe pour accompagner Gobi au bal de fin d’année, il enrage. Mais les volontés de son père, associé d’un cabinet d’avocats célèbre, ne se discutent pas. Or, cette soirée pénible va se transformer brutalement en un tout autre programme.

Lors du bal, Gobi se révèle pleine de surprises : elle dérouille deux fiers à bras qui s’en prennent à Perry, jure comme un charretier et entraîne son cavalier dans une virée nocturne à New-York. La joyeuse ambiance s’effondre lorsque, dans une boîte de nuit, Gobi troque sa panoplie d’ado passe-partout contre un physique de rêve et un flingue. Au moment où elle tire de sang froid sur un homme, Perry s’affole. Ce n’est que le début d’une longue nuit, violente et mouvementée, où il lui faudra tenter de comprendre les motivations de la jeune femme, tenter de lui échapper, tenter d’échapper à ses propres démons.

Sur un rythme d’enfer, les rebondissements et les révélations s’enchaînent, l’écriture palpite et l’humour surgit aussi percutant que les coups que s’échangent les personnages. Les titres des chapitres reprennent des sujets d’entrée à l’université et résonnent d’un écho féroce et caustique avec les péripéties du récit. Si le devant de la scène se partage de façon équitable entre Perry et Gobi, c’est bien cette dernière qui restera dans les mémoires, héritière d’une Nikita ou d’une Lisbeth Salander, en proie avec un passé douloureux, héroïne guerrière funambule, oscillant entre le bien et le mal. « Mon nom est une autre forme de Gabija, la déesse du feu dans la mythologie lituanienne, elle m’a expliqué. Dans mon pays, on dit que lorsque Gabija se met en colère, elle se promène en semant le feu sur son passage ». C’est bien elle qui mène l’action, qui déroule son plan implacable, qui sauve et réveille le jeune héros, révélant Perry à lui-même et lui ouvrant les yeux sur les dessous du système bien huilé dans lequel il s’apprête à entrer à contrecœur.

 

Myriam Bendhif-Syllas


Catherine Cuenca est née en 1982. Elle est diplômée d’histoire et elle écrit des romans historiques pour la jeunesse. La Marraine de guerre, son premier roman paraît en 2001 chez Hachette Jeunesse. Elle a obtenu le prix du roman historique jeunesse de Blois en 2010 pour La Guerre des ombres, éd. Flammarion Castor Poche.

 

Maïté Bernard est née en 1973. Elle écrit des romans, souvent noirs et travaille comme documentaliste. Elle a obtenu le prix du polar 2003 de Montigny-lès-Cormeilles, pour son premier roman Fantômes, paru à la « Série Noire » en 2002. Elle a publié aux éditions Syros « Tempo+ », Un cactus à Versailles(2009) et Trois Baisers (2010).

 

Simone Elkeles est un écrivain américain, née à Chicago en 1970. Après des études de psychologie, elle se tourne vers l’écriture et plus particulièrement vers l’univers adolescent. Elle est l’auteur de deux trilogies à succès : How to ruin et Perfect ChemistryParadise est sa nouvelle série.

 

Joe Schreiber est un écrivain américain, auteur de plusieurs romans d’épouvante se déroulant dans l’univers de Star Wars. Son premier roman pour jeunes adultes, Bye bye crazy girl, devrait être adapté par la Paramount Picture au cinéma. Parmi ses dernières parutions : No Doors, no windows (Ballantine Books, 2009), Eat the Dark (Del Rey, 2007).

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A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.