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La cause buissonnière : lisez jeunesse ! (1)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas le 31.03.12 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

La cause buissonnière : lisez jeunesse ! (1)


Il est des histoires que l’on ne se lasse pas de lire et de relire et d’autres, si souvent transposées qu’on les juge galvaudées ou devenues insipides. « Le Petit Chaperon rouge » fait partie de ces rengaines si familières qu’on y devient allergique ou qu’on lui préfère ses pastiches, ses réécritures en diverses couleurs, à diverses époques... ou ses adaptations en cartoon ou film d’animation.

Mais revenons à notre galette : Charles Perrault offrit à ce conte sinistre une fin sans appel, le loup dévorant avec délices une mère-grand et le chaperon lui-même. Avertissement de l’auteur : jeunes enfants et surtout jeunes filles « font très mal d’écouter toute sorte de gens » ! Avertissement redoublé d’une deuxième moralité encore plus impitoyable et qui signale que « tous les loups ne sont pas de la sorte » de ce méchant mangeur d’hommes, « que ces loups doucereux / De tous les loups sont les plus dangereux ». Cette chute sauvage - et son cortège de moralités - a été remplacée, chez les frères Grimm, par l’arrivée chevaleresque d’un bûcheron qui s’empresse d’ouvrir les entrailles de l’animal pour en faire sortir les deux parentes vives et intactes et d’y fourrer des pierres.

Fi de cette intervention d’une cavalerie forestière : retour aux sources. C’est le choix que fait le recueil de BD Les Contes classiques aux éditions du Seuil qui compile quelques contes de Perrault mais aussi des frères Grimm et d’Andersen. L’ensemble est plaisant et efficace mais ne se démarque pas particulièrement. En revanche, l’album de Lydie Arickx chez Actes Sud Junior transcrit lui aussi le texte original, tout en déployant une créativité crépusculaire. Le format italien, intime, surprenant, participe de l’ambiance angoissante voulue par sa créatrice.


Sur le papier crème taché, du noir, du rouge, du blanc ; les couleurs se heurtent, se superposent, se mélangent ; un trait de stylo noir articule chaque tableau, anime les personnages, recouvert à moitié par la peinture, repris parfois par son double sur papier calque. Un minuscule chaperon brossé par des traits épais et des taches de couleurs plaquées avec violence évolue sur un chemin sans fioriture. On ressent la terre, on distingue les arbres sombres et étouffants. Soudain le loup énooorme envahit la page… jusqu’à tout dévorer de sa gueule immense et sanguinolente. Peintre et sculpteur, Lydie Arickx offre ici un retour flamboyant et inquiétant sur le conte. On retrouvera la peur, les enfants la découvriront dans toute sa palette. Face à ces illustrations justes et féroces, les mots pèsent de tout leur poids ; chaque étape s’ancre dans un tempo lent et éclate dans un déferlement de couleurs.


Autre projet, autre coup de cœur : l’histoire littéraire surgie d’un ouvrage de littérature jeunesse. Les éditions Mouck font le choix d’une production restreinte mais ciblée, atypique. Là aussi, la familiarité est au rendez-vous. Si l’on vous parle d’un chat perdu ? d’une brave femme qui ne sait plus à qui se vouer ? Bien sûr, voici revenus des tréfonds de nos mémoires, la brave mère Michel et son chat… Or, saviez-vous que la célèbre chanson de la Mère Michel aux prises avec un ignoble père Lustrucru, avait donné naissance à un conte ? La chanson anonyme date de 1820, le récit de 1846. Emile de Labédollière en est le créateur méconnu, auteur savant et érudit dont cet ouvrage est le seul destiné à la jeunesse.

Le Lustucru de la culture populaire y garde toute sa cruauté. Ce dernier s’en prend à un chat recueilli par la comtesse de La Grenouillère qui confie l’animal aux bons soins de sa dame de compagnie, madame Michel. Fourbe, mielleux, Lustucru le maître d’hôtel n’aura de cesse de se débarrasser de l’animal : pâtée empoisonnée, marbre tombant subrepticement de son socle, chantage et corruption d’un pauvre gamin des rues... Lustucru est ignoble et Michel n’est pas si cruche. La chute laisse la part belle au brave animal, chat de gouttière devenu « artistocat » avant l’heure. Les illustrations de Maddalena Gerli toutes en rondeurs et en excès peignent avec réussite les protagonistes de cette histoire dense et pleine de rebondissements.

Les classiques ont encore leur mot à dire, revisités et transfigurés par des éditeurs et des artistes qui ont le talent de les révéler une fois encore sous un jour nouveau.


Myriam Bendhif-Syllas

 

Le Petit Chaperon rouge, texte intégral de Charles Perrault, illustrations de  Lydie Arickx, Actes Sud Junior, 2012, 48 pages, 13,50 €. Album à partir de 5 ans

 

Le Chat de la mère Michel, Emile de Labédollière, texte adapté par Gérard Pourret, illustrations Maddalena Gerli, éditions Mouck, 2011, 55 pages, 14 €. Album à partir de 7 ans

 

 

 

 

 

Les Contes classiques en Bandes dessinées !, Contes de Charles Perrault, les frères Grimm, Hans Christian Andersen, De la Martinière jeunesse, 2012, 160 pages, 15 €.

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A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.