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La Captive aux yeux clairs, A.B. Guthrie

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 26.02.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Actes Sud

La Captive aux yeux clairs (The Big Sky), octobre 2014, traduit (USA) par Jean Esch, préface de James Lee Burke et postface de Bertrand Tavernier, 496 p. 23,80 €

Ecrivain(s): A.B. Guthrie Edition: Actes Sud

La Captive aux yeux clairs, A.B. Guthrie

 

L’excellente collection dirigée par Bertrand Tavernier, « L’Ouest, le Vrai », met à l’honneur A.B. Guthrie et sa Captive aux yeux clairs. Avec un art consommé de la composition, du rythme et de la description, l’écrivain nous propulse au cœur d’un Ouest encore peuplé de ses Indiens farouches mais bientôt voué à être envahi par les commerçants. À travers le périple de Summers le vieux briscard, de Boone Caudill le fugitif rêvant de devenir trappeur et de Teal Eye, la mystérieuse jeune fille blackfeet emprisonnée, « un petit bout de fille dont les yeux mangeaient le visage fin », se raconte une humanité rude, mise à nu jusqu’à l’os, sous toutes ses facettes, au cœur des territoires les plus fascinants qui soient.

« Boone se rapprocha.

‒ C’est un sacré pays, là-haut, il paraît.

Summers le regarda et sa bouche esquissa un sourire.

‒ Sauvage. Sauvage et beau, comme une vierge. Quoi que tu fasses, tu as le sentiment d’être le premier à le faire ».

C’est bel et bien à une fresque que s’attelle l’écrivain développant un récit aussi vaste que les paysages qu’il dépeint, un espace narratif presque sans limites, à en donner le vertige, mais se concentrant avec minutie à décrire les détails les plus frappants, à fouiller les caractères et les portraits des personnages. La plume de Guthrie embrasse à la volée et cisèle avec raffinement, créant un style puissant et habité. James Lee Burke qualifie ce roman d’« épopée », du seul « récit homérique en langue anglaise ». En effet, c’est bien à ces récits fondateurs que renvoie l’œuvre de Guthrie. Le mythe du grand Ouest est bel et bien né là. Sa fin programmée également. Laissant à travers ses pages flotter une amertume, voire le souffle de la tragédie. À l’échelle de la nature et des peuples comme à celle des personnages fictifs s’imposent grandeur et magnificence mais aussi perte de soi et destruction.

Boone Caudill abandonne sa famille de paysans frustres après une volée de coups de trop de la part de son père qu’il assomme de son poing puissant. Il décide de retrouver son oncle Zeb, trappeur réputé et héros familial. Sur sa route, de nombreux épisodes hauts en couleur et la rencontre avec Summers, le sage, le solitaire qui connaît tous les territoires comme sa poche puis avec Deakins, le bon compagnon, le meilleur ami et bientôt le rival. Durant un voyage infernal, interminable et fou vers le Nord, sur le Missouri, à bord du keelboat de Jourdonnais, le premier à tenter d’installer un comptoir en terres blackfoot, Boone parviendra à réaliser son rêve. Il deviendra un excellent trappeur et un homme reconnu par le peuple qu’il apprend à connaître, les Indiens Blackfeet. Durant son épopée, il aimera Teal Eye. Un amour fou qu’il aura pourtant la chance de vivre et le malheur de perdre presque aussitôt, aveuglé par sa propre folie.

Chacun de ces hommes sait sa solitude et aime profondément le pays dans lequel il retrouvera l’image même de cette solitude. Mais leurs campagnes d’exploration commerciales, leurs exploits face à cette nature sauvage, les amènent à ouvrir la voie à une civilisation qui réduira hommes et nature à l’état d’esclaves sous son joug. Chacun de leurs pas est un cri d’amour et un coup de poignard porté à eux-mêmes et à ce monde bientôt perdu. A.B. Guthrie immortalise ces héros qui ne sont que des hommes de peu, tout comme les Indiens, splendides et déchus, hors de toute compréhension occidentale. Mais il atteint la grâce lorsqu’il dépeint ce héros aux mille visages : ce pays sacré et immense qui happe personnages et lecteurs, incarné dans une nature inflexible, sauvage et somptueuse.

« Le feu n’était pas entièrement éteint et il restait de la viande dans la marmite. Tout en enfilant sa tenue en peau, Boone jeta de l’herbe sur les braises et des brindilles par-dessus. Les flammes rejaillirent et ce simple spectacle suffit à le réchauffer. Le soleil enfla derrière les collines à l’est, éclairant les congères plus blanches que tous les nuages. Autant que Boone pouvait en juger, rien ne bougeait, il n’y avait pas un bruit, excepté le ronflement de Pauvre Diable et le feu qui crépitait. Même l’oiseau s’était tu. Et aussi le vent qui s’était enfui vers l’est. Celui qui tendait l’oreille n’entendait que l’effort fait pour entendre ».

Guthrie qui fut le scénariste du film de Howard Hawks en 1952, tiré de son premier volet, y développa une ambiance moins sombre et concentra l’action sur l’épopée des trappeurs, passant sous silence bon nombre d’épisodes et surtout la dernière partie de La Captive aux yeux clairs. Kirk Douglas y rayonne face à un Dewey Martin fougueux et bougon. Mais c’est Arthur Hunnicutt dans le rôle de Zeb Calloway qui incarne ce monde si bien raconté par Guthrie ; concentrant dans un même personnage, l’oncle Zeb et le Summers du roman.

« Il n’entendrait plus ces sons, se dit Summers, il ne verrait plus ces paysages, il ne sentirait plus l’odeur de fumée des peupliers faux-trembles. Lui parvenaient les voix aigües des squaws et le langage guttural de leurs hommes, les cris des enfants. Les voix des chasseurs aussi, et les coups de hache. Il regarda les huttes qui se dressaient dans l’herbe luisante, bien nettes sur le fond bleu de l’horizon. Il regarda les chiens et les enfants qui trottaient autour des huttes, les chevaux qui avaient cessé de jouer et se dirigeaient d’un pas décidé vers de bonnes pâtures, pendant que la rivière coulait de façon régulière entre ses bordures d’arbres, serpentant éternellement en direction du sud, vers des terres étranges qu’il n’avait jamais vues ».

Si le film est une réussite, le roman est un chef d’œuvre. Immense. Inoubliable.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

A.B. Guthrie

 

A.B. Guthrie (1901-1991) est un écrivain américain, scénariste et historien. En 1945, il reçoit la bourse Nieman de l’université de Harvard pour son travail de reporter au journal Lexington Ladder grâce à laquelle il peut se concentrer sur l’écriture d’œuvres de fiction. Lorsque les deux premiers volets de sa série The Big Sky sont publiés et rencontrent un succès phénoménal couronné par l’obtention du prix Pulitzer en 1950, Guthrie abandonne sa carrière de journaliste et s’installe dans le Montana. Il y écrit la suite de sa fresque, considérée comme l’une des plus grandes œuvres sur l’Ouest américain.

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

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