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La Bouche (X & Fin)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 23.11.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

La Bouche (X & Fin)

 

 

Consigne : Codage : un-zéro un-zéro un-zéro

(et l’ingrate tâche d’être le dernier auteur du projet !)

Proposition de Christophe Grossi

 

… et elles ont l’air de quoi ces deux-là franchement ?… non mais regardez-les bien, chacune à la merci de son obsession… la toute crispée, sa main serrant la poignée, prête à bondir, et l’autre, la même pas pulpeuse qui va et vient depuis des heures, qui se tord et geint, ce cul de poule qui se colle au plafond à la moindre contrariété… les humains se mettent dans des états parfois…

… cette perte de dignité serait risible si on frôlait pas la folie… non mais vous les avez bien vus ces corps en vrac, ces morts-vivants, ces deux bouts perdus, ensemble et séparés… vous me direz, heureusement qu’on s’est jamais amusé à compter toutes les âmes perdues qui ont défilé dans ce bureau… pas la première fois que ça s’excite c’est sûr, et à chaque fois j’ai beau me dire que je vais finir par m’habituer mais non, même si j’en ris sur le moment, ça me déprime, cette misère… ces gens au bout du rouleau… glaçons et billes dans le même sac d’ailleurs, comme quoi le sexe, la couleur de peau et tout l’habillage socio-culturel changent pas grand-chose… quand il s’agit de survie, on peut s’attendre au pire…

… et des comme elles, je vous dis, j’en ai déjà plein la webcam, des asperges vertes ou des fumeurs à la petite semaine, des accrochés à leurs texticules et des génies de la rive Delta… tous semblables, et à chaque fois le même scénario… des débuts en fanfare, l’espoir en bandoulière, leurs créations brandies, leur plein d’admiration pour Viviane, leur corps offert… et tous prêts au premier regard à la rouler dans leurs draps ou dans la farine puis, dès le refus, dans l’escalier ; tous fantasmant ou écumant sur l’image de cette comédienne qu’on paie grassement pour fumer les clopes de l’autre figurante, celle qu’on appelle Maryse ; tous la méprisant soudain… et pourquoi ? tout simplement parce qu’elle les aurait soi-disant enfumés ?… mais s’ils étaient plus malins, s’ils avaient un peu moins le nez dans leurs photocopies, ils auraient vu ce qui se trame ici… c’est pas sorcier, un-zéro un-zéro un-zéro, copier-coller, modifier, traduire, envoyer, diffuser…

… si vous pouviez capter les lueurs dans leurs yeux quand ils poussent la porte, quand ils croisent Viviane, quand ils repèrent la photo de notre supposée tête de gondole… si vous pouviez trois mois plus tard vous poster au même endroit, alors vous comprendriez ce qu’est un type ou une nana qui vient de se cogner aux mirages et s’est pris désillusions sur désillusions en pleine face… assistez à la descente d’acide, attention paf ça tombe, comme des mouches et, bien sûr, après ça va venir se plaindre dans le bureau… mais moi je fais comme si je savais rien, comme si je voyais rien, comme si j’entendais rien, je mets en route le bip bip si on m’agace ou je me fous en veille et basta…

… quand je pense que pas un n’a jamais cherché à savoir… bouches mal cousues, oreilles percées, orteils, pénis, cheveux sur la langue, chacun traînant derrière lui une partie de son corps à vendre, en miettes, en petits caractères et justifié à droite… tous sont passés ici dans ce bureau, tous auront vu leur œuvre sur mon écran, tous auront cherché à supprimer le fichier mais personne n’aura pensé à vider la corbeille, à débrancher la clé USB, à se connecter au compte Dropbox de La Table à Trois Pieds… les amateurs !… on jette un coup d’œil, on tourne autour de ma pomme, on transpire un bon coup (mais c’est bien sûr !), on se dit qu’on est tombé dans un drôle de piège à cons, on pense qu’on a levé un lièvre… et alors on supprime le fichier ni vu ni connu… et comme ça les choses sont simples : le fichier n’existe plus, plus de traces plus rien c’est ça ? il/elle repartent avec leur manuscrit sous le bras, il/elle préparent leur vengeance… mais il/elle laisseront tomber et il/elle mourront ignorant que leur nombril atrophié est déjà en train d’inonder le monde… et tout ça grâce à leur sang et à leurs tripes comme ils disent… et Viviane continuera de fumer, Maryse de lasser et délasser ses bottines, une partie du monde de croquer les petites olives vertes et noires que les autres auront fait pousser, et moi ou mes semblables de fermer leur clapet…

… rien de tout ça n’existe mes petits chéris, tout a été créé pour vous ôter le peu de courage qui vous restait, les paroles s’envolent, les écrits aussi…

… je vous regarde Olive, votre bouche aussi je la regarde, mes zéro mes un, moi l’inoffensif, le monstre froid, en veille, je vous regarde et je vous plains… comme tous les autres avant vous je vous montrerais bien la marche à suivre mais je n’ai pas été conçu pour ça…

… vous allez disparaître Olive… dans dix minutes, la présentatrice télé elle aussi aura disparu, aura été remplacée… une de plus, une de moins, dans cinq minutes vous n’existerez plus pour personne Olive, sauf dans mes archives, dans cinq minutes vous passerez par la fenêtre ou vous finirez sous un taxi, quelqu’un appellera les pompiers, dans cinq minutes vous aurez 71 ans pour l’éternité, Olive… dans cinq minutes aucun son ne sortira plus de votre bouche, Olive… dans une heure ou deux, votre bouche se remettra à parler dans le vide, alors on l’enfermera, alors on la gavera de médocs, un professionnel l’écoutera, un dentiste la soignera, un aliment trop gros l’étouffera, une autre bouche folle l’aimera peut-être, et demain une autre comédienne poussera la porte, elle s’appellera Viviane, Colette ou Josiane, elle choisira un texte dans la pile posée derrière le bureau de Maryse, de Linda, de Monique, elle le mettra en page, elle appellera un de nos adhérents, ils signeront un contrat et boiront du champagne, on fumera longtemps, et dans un jour ou une semaine, un mois tout au plus, un prétendant à l’immortalité se présentera à l’accueil, et ce jour-là, à moins d’une coupure générale, d’une explosion nucléaire, d’une catastrophe, il serrera lui aussi la poignée et…

 

Christophe Grossi

 

Biographie :

Christophe Grossi est né au XXe siècle et mourra au XXIe. S’il atteint l’âge de 56 ans, il aura alors autant vécu dans chacun des deux siècles. Il lui reste néanmoins seize années pour atteindre cet objectif. Avant ça, il aura publié quelques textes dans des revues papier et numériques ainsi qu’un récit, en 2011 chez publie.net (collection publie.papier)

Blog : Déboîtements.net

Twitter : @christogrossi

 

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A propos du rédacteur

Collectif "La Bouche"

 

Création collective sous la direction de Chris Simon