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La Bouche (VIII)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 09.11.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (VIII)

 

Consigne : Face à face Bouche/éditrice

Proposition d’Isabelle Sojfer

 

Je me suis remise à fumer à cause de la réceptionniste et de Cocco de Montgelas. J’ai bien conscience que cette accusation n’est pas recevable. N’importe qui confirmera qu’à 71 ans, j’ai l’âge d’assumer mes responsabilités. Si je suis retombée dans la tabagie, je ne dois m’en prendre qu’à ma faible volonté. Un mot auquel j’ai toujours préféré celui de volupté, si voisin, si distinct. Il faut être fumeur dans l’âme pour comprendre le bonheur de l’inhalation. À peine avais-je regagné la rue que j’avais – à coups de rationalisations pessimistes sur l’environnement et l’avenir de l’humanité – vaincu toutes mes bonnes résolutions de l’année. Je suis allée droit au bureau de tabac. J’éprouvais une délicieuse impression de transgression. J’ai demandé au buraliste :

– Une ***, s’il vous plaît.

Notez que je remplace le nom de la marque par des étoiles. Je ne fais de publicité à personne.

– Et puis des allumettes.

A l’inverse du briquet, la pochette d’allumettes ne m’installait pas durablement dans la récidive.

Je me suis assise à la terrasse. J’ai commandé un citron pressé. Il faisait beau et chaud. Des amoureux s’embrassaient sur le trottoir d’en face. Doucement, j’ai déshabillé mon paquet de son emballage de cellophane. Je m’apprêtais à vivre un moment délicieux quand mon portable a sonné :

– Nous avons retrouvé votre couverture, disait la voix de la réceptionniste. Pouvez-vous passer la prendre dans les plus brefs délais ?

– Je regrette, je viens d’enchaîner un autre rendez-vous.

– Mais elle mord ! Elle n’arrête pas de nous attaquer !

– Vous voulez sans doute parler de la bouche qui est dessus. C’est juste un manque d’affection. Il suffit de l’embrasser. C’est la bouche la plus douce qui soit.

– Mais je ne peux pas ! Elle me mord avec ses dents !

La réceptionniste avait beau insister, j’ai redit que j’étais en rendez-vous et j’ai écourté l’entretien. Je rigolais toute seule après avoir raccroché.

Que la bouche de mon manuscrit ait mordu ces deux grosses vaches – et surtout Cocco de Montgelas – c’était vraiment trop drôle. C’était aussi la confirmation que mon texte est doté d’une vraie force. Et puis la Cocco n’avait qu’à me rendre ma bouche avec le manuscrit l’autre jour au lieu de se donner des airs de femme débordée. Est-ce ma faute si son bureau est en désordre ? Ou alors c’est sa faute si je me suis remise à fumer et dans ce cas nous sommes quittes.

Une heure plus tard, rentrée chez moi, j’allumais sans vergogne ma quatorzième cigarette. J’avais ressorti le cendrier du placard et ouvert une bouteille pour fêter l’événement. Mon portable a sonné. C’était Cocco de Montgelas. Elle menaçait d’appeler les flics si je ne venais pas chercher ma bouche immédiatement. Elle refusait catégoriquement d’essayer de l’embrasser. Elle émaillait son discours de « Aïe ! aïe ! Non mais vous entendez ! » On entendait effectivement ma bouche claquer dans l’air comme un dentier vengeur. « Je suis en train de me défendre avec une règle en fer » expliquait la Montgelas. « Je vous préviens, je vais porter plainte. Votre couverture sera placée en garde à vue. Vous en êtes pénalement responsable et, si elle est condamnée à une peine de prison, c’est vous qui l’effectuerez ! »

J’ai bien été obligée de retourner là-bas toutes affaires cessantes. Je suis partie si vite que j’ai oublié mes cigarettes. Arrivée devant la réceptionniste, j’ai désigné la cartouche sur son bureau :

– Vous permettez ?

– Vous fumez ?

– Et comment voulez-vous que je meure prématurément et que je devienne un génie incompris ?

La réceptionniste a bien vu que c’était un cas de force majeure : elle m’a tendu son paquet. Elle a désigné le bureau de Cocco de Montgelas d’un geste du menton :

– On a enfermé votre bouche. Cocco est allée montrer sa plaie à la pharmacie.

– Quel genre de plaie ?

– En demi-lune.

Je suis restée pensive un moment. La réceptionniste semblait pressée d’en finir :

– Vous y allez ?

– Laissez-moi faire et, surtout, n’entrez pas.

Je me suis enfermée, sans bruit, dans le bureau de Montgelas. Ma bouche s’était posée sur la fenêtre. Elle tremblait comme un papillon. Je me suis approchée d’elle avec des paroles apaisantes, voilà, c’est bien. Je l’ai prise dans mes mains délicatement. On aurait dit un petit oiseau. Je l’ai réprimandée gentiment :

– Tu sais que tu pourrais me faire avoir des ennuis, à mordre la Cocco comme tu le fais ?

Ma bouche n’a pas répondu. Elle semblait fatiguée. Je l’ai couchée délicatement dans sa chemise. J’allais sortir, mais je me suis ravisée en voyant l’ordinateur de Cocco de Montgelas. Vous auriez fait pareil, non ?

 

Isabelle Sojfer

 

Biographie :

Isabelle Sojfer est née un jour, près de la Tour Eiffel. Un jour, elle  mourra. Pour oublier cette perspective insoutenable, elle s’est mise à  écrire. Trois livres publiés à ce jour aux éditions Les petits matins. Également auteur compositeur interprète, elle se donne sans vergogne en spectacle à intervalles réguliers, il faut juste savoir où : http://sojfer.blogspot.com

 

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A propos du rédacteur

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Création collective sous la direction de Chris Simon