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La Bouche (VII)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 02.11.12 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (VII)

Consigne : Olive, auteur, aux yeux de son collègue ?

Proposition de Maël Guesdon

 

Elle parle de sa bouche disparue. Elle caresse le tas de feuilles. Le tas de feuilles lui parle peut-être. Elle crie : ne m’appelez plus Olive. Appelez-moi Prolégomènes ou bloc-notes. Plaçant ses mains en porte-voix autour de ses lèvres par tremblement des lèvres : le monde des formules est ce fantôme qui demande qu’on le touche pour qu’il vive. Nous n’existons que sur ses lignes, les cartes, nous sommes atteints d’autophagie. Disparue de sa propre faim. Les nouvelles comme les libellules ne se vendent pas, elles circulent. Aimez le monde en moi. Les corps lisent et répètent : sur les lignes, les cartes, nous sommes ondée ou vertu. L’Histoire ne retient que les phrases construites. Elle s’assoit, dévorée. Elle bredouille. Elle voudrait raconter, expliquer, elle se barbouille les joues de salive, elle dit que chaque mot a neuf sens (plus un) : tête, être, abîme, pieds, langue, dents, cendre, ergo-centrie et sentiment. Puis elle marmonne pour elle-même : nous sommes atteints d’autopathie, vous savez, Cior Smoking Ca Ta Who Lharech Lharech. Ferme les yeux et s’endort.

Ses yeux brillaient, du côté des hommes à naître. Lorsqu’elle réouvre ses yeux, l’écran se reflète sur le bleu des pupilles. Les cadres doivent englober d’autres cadres. Un cadre qui fume risque d’enfumer. Olive sort de sa poche le paquet blanc. On dit : emporte les corps dans des pièces où les corps lisent, appelle viens à moi jusqu’à perdre une à une ses dents sur la viande, là. Je suis devenue les mouvements de peur. Un volet claque au vent. Disparaissent bouches et langues. De panique, dévorent. Olive saccadée touche ma tête. Demande aux visages des contretemps. Ses lexiques déclinaient l’ensemble des choses possibles. Elle énumère. Elle veille à ce que l’ensemble des lexiques soit exhaustif. Elle crie : sans trace de dents, Viviane Cocco, l’étendue même de mon corps n’existe plus. Sort une cigarette. Je ne sais plus si elle parlait avant, quand elle portait le feu à sa bouche. La fumée de tabac monte au plafond. Olive tousse, souffle. Elle baisse la tête. On ne peut plus travailler. Vous êtes fatiguée ? Vous ne trouvez pas que le voile s’éloigne de nous ? Sans paysage le monde est mort. Se vouvoie. La fumée s’épaissit et glisse entre les dalles en amiante.

Les cigarettes passent d’un doigt à l’autre, bouclent sur elles-mêmes, changent de main au rythme de la respiration, glissent, tombent, roulent à mes pieds. Olive se tient face à moi, immobile. Tu peux écrire. Mais sans fumer. Je disais : personne ne dit rien, les mots ne disent rien. Tu peux écrire mais sans bouger ni vieillir. On pense que les mots parlent, non ? Elle ne répondait pas. Elle a rajeuni depuis qu’elle s’est décidée. Après avoir passé cinquante ans à ne considérer qu’une seule proposition, elle découvrit que son contraire et ses concomitants existaient également. Le jour même, elle se remit au sport.

Ma voix était plus grave que d’habitude : rappelle la fumée, tu sais. J’articulais lentement. Rappelle la fumée, Olive, comme dans les films où au ralenti le nuage à peine formé s’engouffre à nouveau dans la gorge. Ce sont des visages de femmes, n’est-ce pas ? Ils nous ignorent, autour de nous ; ils travaillent. Tu ne peux pas dériver à 71 ans. Je m’excuse d’être aussi cru : depuis que tu formules la totalité des phrases dans la totalité des ordres advenus, tu oublies, je crois. Elle ne bouge pas.

Rappelle à toi la fumée, avant qu’entre les dalles et dans chaque issue elle s’engouffre.

Ils se lèvent, ils se mettent à courir derrière elle. Elle s’est décidée du jour au lendemain. Tout son corps là, tous ses mots ont changé. Elle a dit : appelez-moi bredouille ; la vie s’édite, de l’aliénation à l’autonomie, avec bouche sur couverture. Ils se marchent dessus. Mon écran s’est éteint. La lumière aussi. Elle s’est permise. Je ne sais pas, elle m’a dit je ne viendrai pas demain. Elle n’était plus là. Je reviendrai lundi. Ils se marchent dessus silencieusement, suivant la règle : sortir dans le calme. Au bruit de l’alarme, elle m’a dit : j’ai vu se mélanger les filtres dans mes mains et j’avais le mot filtre dans la tête. Je n’avais plus que cela, les filtres qui se mélangent d’un côté et le mot filtre de l’autre. Le protocole demande que l’on quitte les lieux. L’eau tombe du plafond. Debout. Réponse : emmener uniquement ce qui est à portée de main, prendre les escaliers. Le travail est fini pour aujourd’hui. Elle reste sous la mousse liquide, cigarettes aux lèvres. Semble ouvrir la fenêtre. Et ses yeux sur le manuscrit dans lequel s’immisce l’eau.

Elle dit : c’est une alarme sans conséquence qui ne fait fondre que les lettres.

 

Maël Guesdon

 

Biographie :

Maël Guesdon a publié dans les revues Rue Saint Ambroise, N4728, Volume, et dans des ouvrages collectifs

http://ruesaintambroise.weebly.com/maeumll-guesdon.html

 

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A propos du rédacteur

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Création collective sous la direction de Chris Simon