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La Bouche (VI)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 26.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (VI)

 

Consigne : Olive se retrouve au bureau avec son collègue. Que faire de sa déception ?

Proposition de Gilles Piazo

 

J’ai fumé toute la nuit devant le miroir. Tirant les lèvres. Plissant les yeux, perçant au travers le voile laiteux des volutes de fumée, travaillées par les différents exercices de bouche. Ou alors au contraire ouvrant les yeux aussitôt après, naïfs et éperdus comme ceux d’un teckel ou d’un labrador devant son maître. À la Bambi quoi.

Plissés/ouverts. Plissés/ouverts. Plissés/ouverts et plusieurs fois de suite, rien que pour mesurer dans l’écart des rendus le chemin que j’avais parcouru le long de ce paquet, aspiré d’une traite, mégot par mégot et à la force des poumons.

Jamais plus ce regard.

Jamais plus cet étonnement imbécile au bord des paupières, philosophique peut-être mais imbécile. Uniforme taillé pour une vie de corps bredouillant, une vie morne de fonctionnaire frustrée, bâillonnée par la succession d’indifférences subies par courriels. Surtout continuez d’écrire… mon cul, oui. Et pour qui ?

J’allais devenir écrivain, qu’elle le veuille ou non, qu’ils le veuillent ou non, tous, et arrêter de dire que je ne l’étais pas. J’allais fumer sérieusement et adopter la posture, le regard et la bouche qui va avec. J’allais arrêter de bredouiller, mais affirmer, péremptoirement, dans des mimiques de lèvres maquillées empruntées à la rive Gamma. J’allais appuyer enfin du poids tout entier de ma langue piquante de nicotine chaque syllabe de ma verve littéraire et ce, afin de me faire caresser un jour à mon tour par le regard langoureux de Cocco, celui qui lèche lentement le mur chaque fois qu’elle entre dans le bureau de sa secrétaire, le verre protégeant le fac-similé de la couverture de son auteur vedette, quatrième pied de sa table bancale. – et là m’aperçus que je ne connaissais pas le troisième…

– C’est interdit de fumer.

– …

– Tu devrais le savoir, non ?!

– …

– C’est bien toi que j’ai renseigné, hier ?!

Il était debout devant mon bureau, son œil droit scintillant à nouveau de cette drôle de façon, la même que lorsqu’il avait commenté hier l’installation massive à travers la ville, acharné au sein des différents Ministères Nationaux et de négociations à l’Assemblée des Réputés par un :

– Les lois, c’est pour les cons !

– Les lois des Réputés… pour les cons !

– Ouais, et alors ? Ça te pose un problème ?

Fallait d’abord que je change le titre ; finis les Prolégomènes au corps bredouillant. J’avais décidé de rentrer dorénavant dans le vif du sujet. Fallait que je change de ton aussi et celui que je venais de trouver ce matin avec cet abruti après une seule nuit de travail me paraissait déjà bien à propos et dopait pour ainsi dire ma confiance balbutiante.

– Euh, non, ça va… Mais un peu quand même… J’ai arrêté hier soir…

– Tu n’aurais pas un cendrier par hasard ?

La lueur de son œil droit avait subitement disparu et son regard s’était appesanti sur moi avec le même désarroi que celui de ma coloc douze heures plus tôt, lorsque j’étais rentrée avec mon paquet de clopes et mes allumettes et qu’elle avait fait irruption dans ma chambre alors que je commençais à peine à mettre en œuvre la décision prise dans les escaliers de La Table à Trois Pieds de changer, radicalement et sans compromis. Peut-être était-ce une réaction contenue dans la question elle-même : tu n’aurais pas un cendrier par hasard ?

Et le monde d’un non ou ancien fumeur s’écroule autour de lui.

Après quelques secondes peut-être de catatonie, il m’avait lentement tourné le dos, encore groggy, et était allé jusqu’à son bureau, juste en face du mien, à quelques mètres à peine, disposé sur l’un des milliers d’open space qui habillaient la Rive Delta, superposés et comme moulés dans ces énormes gratte-ciels qui sur nos moquettes nous dressent haut au-dessus du peuple, comme sur une sorte de tapis volant ; il avait ouvert le dernier tiroir du bas et sorti précautionneusement son ancien cendrier d’hier, rutilant et qui ressemblait étrangement, en tout cas, sous l’aspect de son contenu de vide-poches, à celui de la secrétaire de Cocco. La coïncidence ainsi que son nouvel aspect me troublèrent. Il m’aurait d’ailleurs été impossible de formellement le reconnaître. Pourtant, je l’avais côtoyé des semaines, mais à distance. Il croulait sous les filtres jaune-marron amoncelés des blondes américaines et tapissé d’un gris uniforme de cendres froides. Fred n’était que Récolteur de données brutes à visée interprétative et les anglaises lui étaient encore largement inaccessibles.

– Tiens ! je te le donne si tu veux.

Sans même remercier, je l’avais nonchalamment posé sur le pavé Education et philosophie du magasinage, un rapport d’ergo-économie rédigé par l’un de nos plus éminents spécialistes et gros de centaines de pages alourdies de paragraphes compacts, chiffres tableaux et diagrammes gris incompréhensibles qu’il me fallait synthétiser en trois pages maximum à livrer par mail ce soir dernier délai à l’impatience frénétique de mon n+1. Synthétiseuse de conclusions à visée interprétative… Pas un boulot pour un nouvel écrivain. Plus un boulot pour une jeune grosse fumeuse. Finis les tâches de Bambi provinciale et le respect aveugle des lois ; allez vous faire foutre avec votre boulot de moine et vos interdictions à la con je change de Rive, vais tâter du « de » du côté de chez Gamma.

Il était pendant ce temps retourné à son bureau, avait englouti deux ou trois chewing-gums à la nicotine qu’il commença à mâcher bruyamment et s’était absorbé mollement dans l’examen de son écran d’ordinateur. Je le sentais empêtré, hésitant, nerveux mais pas comme quelqu’un qui arrête « simplement » de fumer. Son œil droit n’arrêtait pas de fuir sur ce qu’il tentait désespérément de se fixer pour lorgner de biais dans ma direction alors que j’allumais une autre cigarette et en tirais une large première bouffée – la meilleure, mais ça je crois que je l’ai déjà dit – par à-coups de mâchoire recrachant le surplus en cercles blancs encore imparfaits mais, ma foi, corrects – technique apprise aussi et de manière plutôt satisfaisante, d’après ce que je pouvais en juger, pendant la nuit dernière.

Je m’amusais à le fixer sans temps d’arrêt et les minutes passées sous les braises faisaient bouillir son oreille droite, de plus en plus rouge sous la chaleur exponentielle et insoutenable que lui imposait mon nouveau regard – les yeux encore un peu trop exagérément plissés mais transperçant convenablement leur halo de désinvolture évanescente et goudronnée, les traits accusés par la concentration et l’effort déployés pour soutenir le plus fermement possible la qualité majeure – une certaine rigidité méprisante – de ce pont immatériel.

Il avait d’ailleurs fini par se lever, d’un bond, comme on sort in extremis la tête de l’eau pour reprendre un bol d’air, revenir rapidement jusqu’à mon bureau, soulever le cendrier et se saisir maladroitement de l’énorme rapport d’une main encore hésitante, presque tremblante, effrayé certainement devant la nouveauté et l’irréelle réalité de son nouveau statut de Synthétiseur.

– Désolé Olive… Mais c’est ton n+1 qui…

– Ah… ! C’est pour ça que tu as arrêté la clope ?!

 

Gilles Piazo

 

Biographie :

 

Né en été 2009, au bas de son premier vrai texte – une nouvelle pour un concours organisé par une bibliothèque dans l’ouest de la France, non retenue au palmarès – et suite à un parcours plutôt hésitant et sinueux, voire chaotique, de son double ; beaucoup plus âgé. Depuis, Gilles Piazo a eu la chance de publier aux éditions Numeriklivres son premier roman Une journée de fou et de participer au numéro 29 de la revue Rue Saint Ambroise avec une autre de ses nouvelles Like a rolling stone.

Parallèlement, il s’épanche depuis mars 2012 en fictions sur son blog : http://commeunratfaitsonterrier.over-blog.com/ où il poursuit sa tentative de construction de soi.

 


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A propos du rédacteur

Collectif "La Bouche"

 

Création collective sous la direction de Chris Simon