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La Bouche (V)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 19.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (V)

 

Consigne : Écrire une partie du manuscrit d’Olive

Proposition de Marie de Quatrebarbes

 

Si la première cigarette de la journée pouvait parler, que dirait-elle de la bouche ? Que révèlerait-elle de la cavité rose qui la tient serrée entre ses bords ? Elle parle un langage en râles et scansions. Au déroulé lent de la langue qui s’ébroue et frappe le bâton, elle parle au nom de ce qui passe d’un monde à l’autre, et disparaît dans un nuage.

Olive tourne dans sa poche le paquet rectangulaire, comme si le geste lui-même, prolongé au bras, à la main et aux ongles, convenait d’être savouré. Respiration de tout le corps. C’est venu avec la violence de l’évidence, frotter l’allumette et enchaîner les bouffées jusqu’à la disparition. Simulacre presque parfait de la consomption qui guette le corps, le suit jour après jour à la dérobée. La bouche se consume autour du bâton. Mon corps pense Olive, est une trousse à idées. Matériel de survie nécessaire, il s’adapte aux contextes les plus variés.

Dead zone. Fuite intestine. Le recueil, Olive l’a intitulé Prolégomènes au corps bredouillant. Elle a mis deux ans à donner au texte sa forme définitive. Elle a longtemps hésité avec un titre plus flatteur, tel que Prolégomènes à toute para-écriture qui pourra se présenter comme science. Ainsi commence le texte : Le corps de l’écrivant est un formidable outil de résistance. Corps qui se vit comme assiégé de l’intérieur, tout se détraque, et l’écriture est aussi une forme de folie. Au point qu’il faut parfois s’en remettre au Salut, empêchant que les mots et les phrases ne versent dans le bredouillement ou le cri.

C’est un corps absolu dont il s’agit. Il est temps et poussière. Il est temps de poursuivre, pense Olive. Rive Gamma, de l’autre côté de la ville. La bouche de Cocco forme autour des syllabes un coquillage sibyllin. L’éditrice revient vers la pile d’où le manuscrit a été tiré et restitué. La bouche est toujours là pourtant, éclatante comme une enluminure, froide dans les teintes (violines) mais acérée à force de retenir des mots qui la submergent et dépassent chez elle tout sens logique. Les feuilles tournent de plus en plus vite entre les doigts de Cocco. Feuilles, foire, folie, une seule et même chose. De quoi s’agit-il ? Des nouvelles, articule la voix de Cocco. Nouvelles anodines ou plutôt : répertoire de postures. Un corps qu’il convient de chercher parmi mille autres possibles. Les feuillets tombés aux pieds de Cocco s’alignent dans le sens des dents, hommage rendu au corps brisé, éclaté, submergé des missiles. Ils traversent le ciel dans l’exaspération ou la fureur cataleptique.

Cocco ronge son frein, elle cherche des yeux son assistante. Maryse, où êtes-vous ? Personne ne lui répond. La bouche est là pourtant, trace indélébile au décalque collant, elle est rouge infiniment, prête à en découdre. La lèvre inférieure est fine, un baiser pris de court et qui signe autant le babil de l’amante que le secret du clown. La bouche palabre à mi-voix, crache dans l’atmosphère des relents de fumée qui circulent en essaim autour du bureau.

La bouche énumère d’un ton neutre :

Anxiété : stratégie des nerfs pour se lever le matin

Énergie : apprendre à nager sans les mains, se noyer, en redemander encore

Existence : le plan psychologique se cherche un équivalent dans les étoiles

Psychologie : le plan physiologique se cherche un équivalent dans l’Histoire

Physiologie : routine susceptible de s’enrayer

Manque : origine de l’anxiété

Où ai-je posé mon stylo ?

Cocco porte ses mains à ses oreilles. Son visage et ses bras se couvrent de plaques rouges. La bouche la regarde toujours avec cette expression indéchiffrable. Il faudrait y approcher le visage, la tête et les mains pour en stopper les remous. Avant toutes choses : la faire taire. Avec effort, Cocco s’arrache à la contemplation de la bouche, détache une feuille du bloc de papier à en-tête qui trône sur le bureau Louis XV. Elle tire la langue. Il est neuf heures du soir, j’ai cinquante-sept ans. Je suis tenancière d’une maison respectable. Je n’ai de comptes à rendre à personne. Mécaniquement, elle roule la feuille en boule et agrippe le combiné du téléphone. S’il vous plaît, du secours !

La bouche s’agite à présent, elle rugit :

Come to me !

 

Marie de Quatrebarbes

 

Biographie :

Marie de Quatrebarbes vit et travaille à Paris. Elle écrit de la fiction et de la poésie, publiées dans les revues : Petite ; Neige d’août ; N4728 ; La Passe ; Coaltar ; Ce qui secret ; Rue Saint Ambroise ; et dans des ouvrages collectifs. Son premier recueil, Les pères fouettards me hantent toujours, paraîtra à l’automne 2012 aux Editions Lanskine.

 

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A propos du rédacteur

Collectif "La Bouche"

 

Création collective sous la direction de Chris Simon