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La Bouche (IX)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 16.11.12 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (IX)

 

Consigne : Ouvrir l’ordinateur, ou ne pas ?

Proposition de Ray Parnac

 

Olive avait toujours été de nature curieuse. Petite déjà, elle espionnait ses parents l’oreille collée à la serrure de leur chambre. Aujourd’hui, elle lisait Voici, Paris Match et Le Nouveau Détective avec une assiduité quasi religieuse. Elle faisait partie de ce peuple silencieux qui épie la rue et vibre au rythme du rideau qui tique.

Lorsqu’elle vit l’ordinateur de Viviane Cocco de Montgelat, elle y jeta un œil, évidemment (et en oublia même sa bouche un moment). Olive ne faisait pas de mal, elle s’informait voilà tout. Contre sa hanche, elle sentit la couverture vibrer. La bouche s’impatientait.

Ce qu’Olive lut sur l’écran de l’éditrice lui fit perdre l’équilibre. C’était son manuscrit, elle le reconnaissait ! La couverture s’échappa et tomba lourdement sur le tapis. Fébrile, Olive se percha sur l’arête du fauteuil en murmurant « ce n’est pas possible, ce n’est pas possible ». Avant qu’elle ne puisse reprendre totalement ses esprits, la bouche se libéra de sa prison de carton et s’installa sur le bureau de Viviane Cocco de Montgelat. Elle tapotait le vernis du meuble du coin des lèvres. Olive serra les poings « Ah, elles se sont bien moquées de moi ! »

Sous le coup de la colère et sans trop réfléchir, elle effaça le fichier « Me remplacer, moi, par une présentatrice télé sur le déclin ! » (C’était du moins ce qu’Olive avait lu dans Voici). La bouche eut un petit rictus mauvais « et je t’interdis de me dire que tu me l’avais bien dit ! » La bouche, vexée, croisa le coin de ses lèvres et tourna le dos à Olive. « On ne peut même pas discuter avec toi, tu montes tout de suite sur tes grands chevaux ». D’un coup de muqueuse, la bouche se propulsa vers le plafond et commença alors un ballet de papillon hystérique qu’Olive était seule à comprendre.

De l’autre côté de la porte, Viviane Cocco de Montgelat et Maryse, sa réceptionniste, s’inquiétaient du temps qu’Olive mettait à maîtriser cette bouche enragée. Fallait-il appeler la police, les pompiers ? Tour à tour, elles se postaient devant le trou de la serrure. « Vous y comprenez quelque chose, vous ? » dit Viviane, passant soudainement au vouvoiement. Maryse, aussi déboussolée que sa patronne, fit non de la tête puis demanda après une courte réflexion (où elle se dit qu’elle allait encore dire une sottise) « cette bouche, Viviane, vous croyez que c’est la main de Dieu ? » « Mais écoutez-vous, ma pauvre Maryse ! Cette bouche, ce n’est pas une main, c’est une illusion collective, voilà tout ». « N’empêche qu’elle vous a bel et bien mordue ». « Maryse, vous m’agacez ! »

Bien que d’une grande violence, les colères de la bouche ne duraient jamais bien longtemps (elle avait brisé le faux vase chinois et papillonné dans un cendrier en hurlant – rien de bien sérieux, cette fois-ci). Olive avait patiemment attendu le retour au calme assise près de la fenêtre. Dans la rue de la dentelière, un groupe de jeunes gens fumaient sous un Défense de fumer dont on continuait de se moquer. Elle essaya de faire des paires (la fille en bleu avec le grand chevelu, le petit bouclé avec la dame à forte poitrine) pour se distraire. « Je t’assure que je t’écoute » dit-elle à la bouche en gardant un œil sur la rue. « Tu as de la peine. Tu es fatiguée. Tu veux rentrer, alors rentrons ». Câline, la bouche vint se frotter contre son épaule. « Mais bien sûr que je ne t’en veux pas, ces crapules méritaient bien une leçon… » Alors qu’Olive finissait à peine sa phrase, elle aperçut en bas de la rue une blonde dont le visage tanné lui disait quelque chose…

La paix étant revenue dans le bureau d’à côté, Viviane Cocco de Montgelat et sa réceptionniste s’octroyaient donc une pause cigarette bien méritée. « Dans cinq minutes, je vais voir ce qui se passe ! » s’écria Viviane. « Je nous fais un petit café en attendant ? » proposa Maryse qui voulait à tout prix pacifier sa patronne. « Volontiers, ma bonne Maryse, volontiers ». Alors entra une visiteuse qui les mit toutes les deux en joie. « Claire, ma chérie ! » « Mesdames, ravie de vous revoir et de pouvoir travailler avec vous sur ce si beau projet ». « Tout le plaisir est pour nous » dit Viviane en l’éloignant de la porte de son bureau. « Allons nous asseoir, Maryse faisait justement du café ».

Pendant ce temps, Olive préparait sa sortie. Elle avait bien entendu fini par reconnaître la présentatrice télé sur le déclin mais était tiraillée entre l’envie de la voir de plus près (elle aurait tout de même préféré que ce soit une personnalité plus en vue, récemment en couverture de Paris Match) et le besoin de s’éclipser discrètement. La bouche, quant à elle, avait sagement repris sa place dans la chemise en carton.

La main sur la poignée de la porte, Olive se demandait encore quelle tactique adopter…

 

Ray Parnac

 

Biographie :

 

Originaire du Berry, Ray Parnac vit en Angleterre depuis près de vingt ans. Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles Le doigt de l’historienne, et éditrice chez EMUE.

Web: http://emue.fr

Twitter: @rayparnac

Facebook: http://www.facebook.com/LeDoigtDeLhistorienne

 

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A propos du rédacteur

Collectif "La Bouche"

 

Création collective sous la direction de Chris Simon