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La Bouche (intro et texte I)

Ecrit par Chris Simon, Collectif "La Bouche" 20.09.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (intro et texte I)

Introduction :

Pourquoi ça s’est fait et comment ?

 

J’aime les auteurs ! C’est pourquoi j’ai voulu en réunir quelques-uns autour d’un projet commun, un peu comme acteurs ou musiciens se réunissent pour faire des improvisations, mêlant ainsi plaisir et pratique de leur art.

La bouche est une sorte d’improvisation littéraire fondée sur un premier texte : ma proposition. Puis, suivant une méthode similaire au principe du cadavre exquis, j’ai demandé à un premier auteur, Isabelle Pariente-Butterlin, de continuer mon texte, en imposant toutefois quelques paramètres (écrire un texte d’une longueur de 800 mots minimum à 1200 maximum dans un délai de cinq jours) et une consigne. L’auteur suivant, Derek Munn, a reçu les deux premiers textes et une nouvelle consigne. J’ai procédé ainsi jusqu’au dernier auteur, Christophe Grossi.

Quand je me suis lancée dans cette entreprise, je n’étais sûre de rien et surtout pas du résultat. Je ne cherchais pas obligatoirement à raconter une histoire à plusieurs, mais je souhaitais deux choses :

a) Se faire rencontrer des auteurs à travers leur écriture.

b) Faire cohabiter des styles et des écritures différents.

Les auteurs se rencontrent la plupart du temps autour d’un verre dans les lectures publiques ou simplement en lisant un texte de leurs contemporains, mais ils se rencontrent rarement en confrontant leurs mots et leur vision dans l’acte même d’écrire. Je voulais tenter cette rencontre. Et de mon point de vue, cette rencontre a eu lieu.

Pour ne pas enfermer le projet dès le départ dans une structure donnée, j’ai laissé un maximum de liberté aux auteurs et formulé mes consignes au fil des textes livrés, car je voulais que le projet prenne forme au fur et à mesure de l’intervention de chaque auteur. La recherche comme l’intuition et l’improvisation sont des aspects importants de l’écriture et aboutissent parfois à de beaux moments de littérature.

À ma grande surprise la majorité des auteurs que j’ai contactés m’ont dit oui sans condition. Je les remercie ici de m’avoir fait confiance et d’avoir donné de leur temps pour que ce projet existe. Ce sont leurs mots que vous allez lire, leur vision du monde. Ce sont leurs voix que vous allez entendre et j’espère qu’elles vous donneront envie de découvrir leurs œuvres.

Le choix des auteurs s’est fait plutôt naturellement. D’une part, je connaissais leur écriture à travers les revues littéraires (Rue Saint Ambroise, Diptyque, Brèves…), leur blogue, leurs livres numériques et les réseaux sociaux, et d’autre part selon leur disponibilité.

L’organisation, le déroulement du projet d’écriture et les échanges avec les auteurs ont été pour moi une formidable expérience que je renouvellerai sans hésiter. De plus, j’ai approfondi mes relations avec des auteurs dont je connaissais surtout les écrits.

Le résultat, qui vous est présenté, me paraît encourageant. Il donne un texte un peu comme un Minotaure. Homme à tête d’animal, peut-être même avec un abdomen de luciole ! Son surréalisme ne veut pas dire qu’il est dépourvu de sens et je fais confiance aux lecteurs pour en apprécier son sérieux et sa fantaisie.

Le texte collectif de La Bouche est présenté en dix épisodes écrits par dix auteurs différents. Chaque consigne est publiée en tête du texte avec le nom de son auteur.

Je remercie La Cause Littéraire d’avoir montré enthousiasme et professionnalisme face à ma proposition. Quand j’ai eu l’idée du projet, j’ai pensé tout de suite à ce site littéraire. J’en suivais les diverses publications depuis sa création. Il me semblait que ma démarche coïncidait avec l’esprit de l’équipe de La Cause Littéraire : tenter des ponts, des passages secrets, des correspondances entre les écritures contemporaines et dynamiser la création littéraire d’aujourd’hui.

 

Je vous souhaite une excellente lecture.

Chris Simon

 

 

- I -


Texte de départ

Proposition de Chris Simon

 

Sanglots stridents de vrilles et de visseuses, percussions de marteaux, vagissements d’échelles et d’escabeaux tonitruaient aux coins des rues, comptoirs, immeubles et places. Depuis mon arrivée, partout on apposait grands et petits panneaux.

Je me renseignais sur la signification de cette gigantesque installation insolite. Un collègue m’expliqua. Les panneaux signalaient bien Défense de fumer. Une nouvelle loi, votée par la chambre des Réputés, imposait ce remue-ménage. Mais ici, les lois n’étaient pas faites pour être respectées. Tout le monde continuait de fumer. Les lois, on s’en foutait ! C’était pour les cons ! clamait-il avec une lueur dans l’œil droit et des volutes fébriles autour du nez.

5, rue de la dentelière. Un des panneaux, blanc et rouge, avait été collé dans l’ascenseur. Au troisième étage, je poussai la porte des bureaux de La Table à Trois Pieds. J’avais été invitée à récupérer mon manuscrit. Une odeur de tabac froid me saisit à la gorge. La directrice de collection, Viviane Cocco de Montgelas m’avait écrit un courriel détaillé encourageant bien qu’elle n’adhérait pas à mon univers et que franchement malheureusement les nouvelles ici ne se vendaient pas. Elle…

Une fléchette verte, avec petits ailerons pour y fixer poisons mortels, indiquait la réception. Je longeai le couloir de l’appartement bourgeois Rive Gamma, très différent du style Rive Delta. Le parquet craquait sous mes pas. Dans une pièce, qui avait dû autrefois être un boudoir ou un cabinet de curiosités, une réceptionniste était sur le point d’allumer une cigarette. Elle se la cala derrière l’oreille tandis que je m’introduisais et justifiais ma présence.

La réceptionniste me fixait, l’air de ne pas m’écouter. Elle s’extirpa de derrière un long bureau encombré d’ordinateurs, téléphones, papiers, bloc-notes et cartouches de cigarettes et révéla des jambes maigres et frêles haut perchées, scellées dans des bottines lacées. Elle s’agenouilla auprès de piles de manuscrits. Cette génuflexion éjecta la cigarette de son oreille qui fit un triple saut et se posa sans dommage sur la pulpe maquillée de ses lèvres. La réceptionniste l’alluma et déplaça comme des vases communicants les manuscrits à l’épaisseur changeante. Je me retins de tousser. Je ne voyais pas de signalisation l’interdisant de fumer et ne me sentais pas l’assurance de lui rappeler la nouvelle loi. J’en déduisis que je devais me trouver dans une zone de non-droit et tentai d’accélérer la recherche.

– Il y avait une bouche, une grande bouche sur la couverture. Ça ne vous dit rien ?

– Une grande bouche ? Oh, oui, oui je l’ai entendue l’autre jour !

Ce n’était pas bon signe.

– Que disait-elle ?

– Difficile de dire, je répondais au téléphone, mais elle hurlait !

Une longue cendre se détacha de sa cigarette et atterrit sur le plancher se sectionnant en trois fossiles de taille égale.

Je tentais la détente dans la pièce enfumée.

– Mon manuscrit se serait auto-dévoré ?

Une femme ronde et mature apparut. Un fume-cigarette entre les dents lui donnait un rictus mi-sourire mi-grimace et suggérait qu’un désagrément d’ordre sonore plutôt qu’olfactif la taraudait.

– Viviane, tu n’as pas vu le manuscrit avec la bouche ?

Viviane emplit l’embrasure. Et tandis qu’immobile, elle tirait sur le fume-cigarette d’un air entendu, je la dévorais des yeux. Viviane Cocco de Montgelas m’avait écrit un courriel détaillé très encourageant bien qu’elle n’adhérait pas à mon univers mais malheureusement malheureusement les nouvelles ici ne se vendaient…

Elle recracha un gros nuage aux effluves âcres, satisfaite de mettre sur mon manuscrit mon visage, mais n’estimant pas nécessaire d’engager une conversation (tout n’avait-il pas été dit dans son courriel ?) ; et répondit :

– Sur la pile derrière ton bureau, tu as regardé ?

Elle reprit sa marche tranquille de femme aux embonpoints influents, mais pas encore encombrants et sortit de notre champ de vision.

La réceptionniste plongea derrière le long bureau. Je contemplai ce qu’il restait d’elle : une volute fine dont les anneaux s’élevaient apraxiques et défaillaient à l’approche des moulures fanées.

Je n’étais pas écrivain. J’avais décroché un CDI, sorte de contrat à durée infini. J’étais chargée de réformer les pratiques nationales dans le domaine de l’ergo-économie. Ça passait par l’éducation, mais aussi par la pratique du magasinage… Viviane Cocco de Montgelas m’avait écrit un courriel détaillé très très encourageant bien qu’elle n’adhérait pas à mon univers mais malheureusement malheureusement les nouvelles ici ne se vendaient pas. Elle concluait par cette phrase sublime : surtout continuez d’écrire…

J’étais mal barrée dans cette ville avec des nouvelles aux personnages non-fumeurs et un contrat de travail à perpétuité. La réceptionniste jaillit comme un Jack-in-the-box sans manuscrit.

Surtout continuez d’écrire… Les mots bienveillants de Viviane Cocco de Montgelas codaient mes neurotransmetteurs un-zéro un-zéro un-zéro un-zéro un-zéro tandis que la réceptionniste écrasait le filtre à moitié fondu de sa cigarette dans un cendrier aussi large qu’un ramasse-monnaie.

J’avais 71 ans et une immaturité physique qui me desservait. J’en paraissais 40 !

 

Travail dirigé par Chris Simon




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A propos du rédacteur

Chris Simon

 

Auteure mobo franco-américaine, Chris Simon écrit en anglais, français et pyjama ! Elle a écrit La couleur de l’œil de Dieu, ebook 2011, et Le baiser de la mouche, éditions Kirographaires, sortie numérique octobre 2012.

Membre du comité de lecture de la revue littéraire Rue Saint Ambroise et propriétaire du blog : http://lebaiserdelamouche.wordpress.com

Twitter : @Qrisimon

Collectif "La Bouche"

 

Création collective sous la direction de Chris Simon