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La Bouche (III)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 05.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (III)

Consigne : La secrétaire retrouve le manuscrit

Proposition d’Anita Fernandez

 

A 40 ans, je me souviens, j’inversais les propositions : à certaines heures, souvent entre chien et loup, souvent après quelques moments difficiles, je me sentais lourde de plus de 70 ans. Des 70 non comme les images de nos mères-grand pour lesquelles c’était un record, mais un visage de septuagénaire d’aujourd’hui, pimpante, s’acharnant à ne pas vieillir, soit à ne pas vivre.

J’ai oublié, j’ai écrit, je me suis débrouillée pour vivre, survivre, sans me poser les questions existentielles. Mais aujourd’hui je me la pose la question : qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je fais là ? Là, dans l’ambiance tamisée du fumoir à attendre qu’on me rende mes mots. J’hésite entre le désir de jouer mon rôle d’écrivaine, vaine ? et celui de rester spectatrice. Je regarde la réceptionniste, avec son air secret de fouine aux aguets, faire trembloter les piles d’écritures qui tapissent son boudoir.

– Elle est où cette foutue bouche ?

Notre ronde et mature Viviane Cocco de Montgelas fait mine d’inspecter les lieux. Elle passe la paume de sa main droite sur la courbe du faux vase chinois (je m’y connais), puis un doigt de sa main gauche essuie le rebord du cendrier-cuvette avant que ses yeux ne lèchent tendrement le fac-similé encadré de la couverture de leur auteur vedette. Maintenant elle semble attarder son regard sur l’unique fenêtre. Entre les froufrous tétanisés de tabac du rideau, on aperçoit un panneau « défense de fumer » se hisser lentement telle une tête de serpent dansant aux sons des visseuses.

Surtout continuez d’écrire…

L’éditrice vole un paquet de cigarettes dans la cartouche posée sur le bureau ; le geste arrache un vague grognement à la réceptionniste. L’éditrice se sauve. L’édit triche ? Je n’existe plus. La secrétaire/standardiste a écrasé son mégot. Elle pousse les ordinateurs, les téléphones, papiers, bloc-notes, dossiers. Elle cherche ma bouche ? Non, elle pose ses deux pieds sur l’angle débarrassé et entreprend de défaire lentement les lacets de ses bottines. Je n’existe plus, juste une boule chaude dans la poitrine, une bouche qui souffle directement dans mon cœur. Les bruits de l’extérieur m’arrivent comme dans une publicité pour sonotone avant la pose de l’appareil magique. Je baigne dans un coton de fumée, la vie continue, sans moi…

Brusquement mes tympans éclatent. Énorme détonation, bruit de verres brisés, superbe appel d’air. Le panneau Défense de fumer vient d’échouer dans la fenêtre et ses froufrous de rideaux grisâtres.

Je prends brutalement conscience que les stridences des vrilles, des visseuses, les percussions de marteaux, se sont tues. Le silence est ponctué d’un dernier bruit : le rebondissement d’une échelle s’écroulant sur le trottoir de la ville. Dans l’air frais et le silence retrouvé, la secrétaire a reboutonné ses bottines, allumé une cigarette et s’est levée. Elle lit à haute voix l’article 6 du Code civil à propos des nuisances dans la vie publique.

– On ne peut déroger, par des conventions particulières, aux lois qui intéressent l’ordre public et les bonnes mœurs. Les bonnes mœurs sont les usages conformes à la moralité, à la religion et à la culture d’un pays ou d’un peuple… L’ordre public couvre des notions générales comme la sécurité, la morale, la salubrité, la tranquillité, la paix publique.

Sur « la paix publique » elle baisse le ton, aspire une longue bouffée de sa cigarette qu’elle me lance au visage comme pour chasser une mouche de son horizon, puis ajoute :

– Même quand l’infraction est réalisée sans dommage…

Viviane, je peux bien l’appeler Viviane maintenant cette Cocco de Monté-de-je-ne-sais-quoi, pousse la porte du boudoir/bureau aéré par l’agression du panneau Défense de fumer. Elle me voit.

– Vous êtes encore là ma petite dame !

Ce n’est pas une question, mais un joyeux étonnement.

– Je l’ai ! crie la réceptionniste/secrétaire, triomphante, en propulsant mon manuscrit.

– Ici, rien ne se perd !

Et rien ne se crée ? La phrase n’a pas traversé mes lèvres. « Dépense de fulminer, fut mais, si garette cancer, si gare à toi… » Des mots ventriloques soliloquant, des mots qui jouent des coudes pour s’échapper des pages. J’écrase mon texte contre mon ventre, ferme la bouche ! Personne ne veut nous entendre ! Mes mots et moi sommes devenus invisibles, inaudibles. Fuir ! Demi-tour, je prends la porte sans ouvrir la bouche. Dans des bruits montants de sirènes de pompiers, j’entends les derniers mots de Madame Cocco.

– Tu as bien fait d’ouvrir ma chérie, on étouffait ici…

 

Anita Fernandez

 

Bio D’Anita Fernandez

Je suis de type méditerranéen. Je conduis les voitures qu’on me prête, fais volontiers la cuisine et écris mon journal tous les matins au café pour me souvenir de ce que j’ai fait la veille. Je me partage entre montage de films et écriture, l’un nourrissant moins mal que l’autre. Côté écriture, sont sortis de mes tiroirs quelques scénarii, deux livrets de comédie musicale, un livre sur le montage, un autre à propos d’une correspondance : Les lettres d’Adèle à sa cousine Anne, Pol-Arthur, roman traduit en Espagnol et une autobiographie Mémoires d’une jeune fille engagée (Aix/Paris 1960/1962) qui sort en octobre aux éditions Le chèvre feuille étoilé, numéro spécial Algérie-50 ans.

 

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A propos du rédacteur

Collectif "La Bouche"

 

Création collective sous la direction de Chris Simon