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La Bouche (II)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 29.09.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Création collective coordonnée par Chris Simon

La Bouche (II)

 

Consigne : Développer la théorie des cons


Proposition d'Isabelle Pariente-Butterlin

 

Elles pouvaient dire et faire ce qu’elles voulaient, pour moi les choses étaient claires. Limpides. On ne me la fait plus. Il ne faut tout de même pas exagérer. Je ne suis pas née de la dernière pluie, tiens.

Je ne suis pas arrivée à cet âge canonique qui est à présent le mien sans avoir compris certaines choses, et sans avoir développé certaines conceptions qui me rendent le réel un peu transparent par moment. J’ai l’impression que, dans pas très longtemps, je vais finir par le traverser, sa trame n’est plus tout à fait assez solide pour moi. Pourtant, je ne pèse pas lourd. Mais j’ai les os pointus.

Je suis triplement canonique, comme je me plais à le dire à ces blancs-becs. Entendez par là trois choses, physiquement, je suis un vrai canon, et que, selon les critères de la Bible, j’ai depuis bien longtemps dépassé l’âge canonique qui me permettrait de servir de bonne à un curé. On ne parle plus comme ça, je sais, mais ce doit être un très léger raté de ma mémoire, elle commence à dérailler, je ne me souviens plus comment on dit « bonne » à votre époque. À mon époque, on parlait comme ça. Et il y a un moment où notre époque devient votre époque. Physiquement, il est impossible de déceler ce très léger décalage et je suis les canons de la mode au plus près. Je suis donc trois fois canonique, ô moi dont le manuscrit vient d’être refusé !

C’était ça qu’elles me reprochaient derrière les volutes de leur tabac. Si elles croyaient qu’elles allaient m’aveugler. Elles fument comme une défense. J’ai pratiqué aussi. Elles se retirent dans un autre monde. Si elles me croient dupe. Leur stratégie est éculée. Comme leurs escarpins.

J’ai une théorie sur le fait de fumer ou pas quand vous prononcez une phrase. Je l’ai vérifiée si souvent que j’ai fini par me mettre moi aussi à fumer. C’était il y a des lustres. Sinon on ne se bat pas à armes égales. Il y a un moment de l’existence où vous comprenez que, si vous voulez survivre, vous devez prendre des armes non-conventionnelles et arrêter de vous poser des questions. Quoi qu’en dise le corps médical.

Si vous dites à quelqu’un, par exemple, cette phrase qui marque au fer-rouge, je l’ai entendue souvent, je la déteste toujours autant : « Continuez d’écrire », et si vous ne fumez pas, vous avez alors, ipso facto, un air de labrador ou de teckel qui attend son maître. Il y a une attente, une demande dans la phrase, et il faut une parfaite maîtrise de la voix, de ses inflexions, de ses intonations, pour parvenir à éviter d’y insérer la moindre demande. On trouvera toujours un crétin pour penser que c’est une invitation et pour revenir en deuxième semaine en disant que vous lui avez dit de continuer d’écrire. Pourtant, elles vous l’avaient bien dit en fumant. Et si vous le dites en fumant, vous dégagez ailleurs, vous n’y êtes plus, rien de ce que vous dites ne vous regarde vraiment. Le message se sature de tabac et il n’a plus la même signification. Le truc marche aussi, et ça c’est encore plus étonnant, si vous l’écrivez ou la dictez en fumant, c’est ça qui est extraordinaire. Quand j’ai compris cette ruse, j’ai cru que les portes allaient s’ouvrir devant moi, que j’en étais parvenue à un point de mon existence où je maîtrisais les codes, je me sentais libre d’avoir compris une telle réalité. Le fait de fumer en prononçant une phrase se communique au papier, laisse une très légère odeur, et, à la lecture, on « sent » immédiatement le dégagement qu’il y a dans le geste. Chose encore plus mystérieuse, les courriers électroniques en sont, je suis sûre, imprégnés même si, formellement, je n’en ai pas encore la preuve. Bref, « Continuez d’écrire », « Ne venez pas pleurer, on ne vous assassine pas, pas la peine de nous la jouer poète maudit, d’éclater en larmes, ou de détruire le bureau, il ne s’agit pas de vous désespérer, on vous dit que vous pouvez continuer si ça vous chante, mais ne revenez pas nous importuner, vous voyez ? Nous avons l’esprit ailleurs, nous fumons, il y a en nous des volutes de pensée auxquelles vous ne pouvez même pas accéder, allez ouste, fichez le camp, laissez-nous fumer tranquilles : nous sommes les sphères intelligibles de la pensée, pauvre merde ». Et ça, c’est très fort. Pour parvenir à ça, il faut une maîtrise parfaite du geste, du dégagement de la cigarette, il faut fumer des anglaises, et uniquement des anglaises, il faut une aisance parfaite pour allumer le briquet, il faut des ongles impeccables, et ensuite le geste demande une perfection telle que je m’étonne moi-même de le maîtriser. C’est en quelque sorte un exercice de haute-voltige parfaitement immobile. Si elles croient que je ne le sais pas, ces deux connes.

 

Isabelle Pariente-Butterlin

 

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Biographie de l'auteur(e) :


Isabelle Pariente-Butterlin enseigne la philosophie à Aix-Marseille Université. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages dont L’Infini, à paraître chez Publie.papier et du blog :http://www.auxbordsdesmondes.fr/

 


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A propos du rédacteur

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