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La Boîte aux lettres du cimetière, Serge Pey

Ecrit par Claire Mazaleyrat 01.07.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Nouvelles, Récits, Zulma

La Boîte aux lettres du cimetière, mai 2014, 208 pages, 17 €

Ecrivain(s): Serge Pey Edition: Zulma

La Boîte aux lettres du cimetière, Serge Pey

 

 

Leçons d’enfance


Le premier recueil de nouvelles du poète et plasticien Serge Pey, paru en 2011, s’intitulait Le Trésor de la guerre d’Espagne, et mêlait des récits de l’enfance toulousaine de l’auteur à ses souvenirs de l’Espagne républicaine d’avant l’exil familial. Trois ans plus tard, les trente récits du recueil La Boîte aux lettres du cimetière s’ordonnent plutôt autour de l’ancienne porcherie devenue école où le père du narrateur enseigne les rudiments de l’insoumission et de la poésie à une poignée d’enfants, malgré des incursions dans un passé plus récent ou l’histoire espagnole ancienne de la famille Pey.

Cette école fondatrice, où l’on apprend que « pour apprendre la poésie, il [faut] mourir ou mieux, avoir une certaine expérience de la mort, et que la poésie ne sert pas à être comprise, mais à comprendre » (p.143), est le lieu central de ces récits d’époques et de lieux différents, car elle est le lieu de la formation d’un esprit, la matrice d’une pensée, le lieu originel de la naissance à soi-même ; les « leçons de choses », pour reprendre le titre de l’un des récits, font l’objet du recueil tout entier marqué par le mélange d’humour et de cruauté, de violence et de poésie, qui avait déjà caractérisé le Trésor de la Guerre d’Espagne. Les « choses », ces objets on ne peut plus concrets sur lesquels repose la prose du plasticien Serge Pey, sont l’occasion d’une réflexion sur leur sens : chaque image, et elles sont nombreuses dans le recueil, comme dans sa poésie, apparaît comme une synecdoque ou une allégorie visant à illustrer une vérité profonde.

 

L’école de Gargantua

A cet égard, l’école-porcherie est le lieu idéal de l’apprentissage dans ce recueil de l’enfance. En effet, la simple transformation d’une porcherie en école est significative d’une certaine vision de l’éducation prônée par le père républicain et son fils, celle qui consiste à penser que de la matière brute, sauvage, d’un esprit, peut surgir une conscience et une pensée élaborées par le processus physique et intellectuel de l’apprentissage. C’est le fondement même de la pensée humaniste, en somme, qui s’effectue dans la métamorphose anti-circéenne du porc à l’individu pensant, si ce n’est que le cochon et ses dérivés pèsent de tout leur poids comique et burlesque dans les récits : il n’est nullement question de partir du concret pour le « transcender » et arriver aux hauteurs d’un sublime éthéré, mais de creuser dans le réel pour le doter des mille sens d’une imagination fertile. Le boudin et le bon Dieu marque bien cette proximité phonétique et sémantique (poétique, en somme) entre le haut et le bas, le sublime et le bassement corporel, la boustifaille et la foi la plus pure. C’est aussi drôle que profond, et c’est le genre de métamorphose de l’ordre étroit du monde d’après les convenances habituelles que révèle l’enseignement prodigué dans cette « porcherie-école » qu’est l’ensemble du recueil.

Dans l’ensemble du recueil, l’apprentissage de la vie apparaît à travers les leçons divulguées à toute occasion par les parents et les amis. Pua qui explique en préparant le poisson pour le déjeuner que le vrai révolutionnaire est à l’image de ce saumon qui remonte le courant des rivières au mépris de la difficulté réelle ; le clown Molino que le père fait venir en classe pour apprendre aux élèves les lois de l’équilibre ; l’exemple de Chucho comme figure tutélaire « tutant » les grillons au plus fort de la guerre de tranchée et parvenant ainsi à créer entre les lignes ennemies une fraternité unie par le chant des grillons, gagnant ainsi à la cause républicaine quelques amateurs de grillons égarés parmi les franquistes. On ne cesse d’apprendre, et pourtant sans didactisme : la vie des uns et des autres, l’expérience qui se livre ici, dessinent l’itinéraire d’un apprentissage et donnent à ce recueil valeur de transmission. Quelque chose d’essentiel se livre ici, qu’il faudrait savoir recueillir précieusement, car les hommes et femmes dont parle Serge Pey ont pour la plupart disparu. C’est l’objet même du « recueil » que livre Pey.

 

Portes et métamorphoses

Dès le premier récit, on entre de la manière la plus palpable possible dans une maison et un lieu de métamorphoses, par le renversement d’une porte en table pour accueillir tous les convives qui viennent célébrer dans la famille du jeune narrateur le premier mai : sortie de ses gonds, la porte devient table et ouvre ainsi un passage aux invités descendus des montagnes, au soleil, au regard des passants, et au lecteur invité à pénétrer dans cet univers poétique et trivial dont il ne restera qu’une marque de vin dessinant la carte de la Catalogne originelle quand, le repas terminé, la porte sera remise sur ses gonds. Et de cet épisode enfantin surgit cette sagesse : « Devant la porte d’entrée désormais couchée sur le tréteaux, nous partagions une autre lumière qui nous éclairait. Les charnières nues de la porte et les gonds contre le mur étaient les témoins d’un sacrilège contre les vertèbres d’un squelette dont on aurait volé le corps. Papa avait l’évidence des gestes qui fondaient le mystère. On disait de lui qu’il était un philosophe. Une porte sert à passer en unifiant dans l’invisible les âmes et les choses. Le dedans et le dehors du monde se rencontrent et s’échangent souvent sans nous le dire » (p.10).

Avec la même logique du passage du dehors au dedans, le recueil des récits se ferme sur l’évocation de cette porte, retrouvée des décennies après ce repas eucharistique, réunissant treize personnes autour d’une transmutation mystérieuse qui fait passer de l’espace intime à l’espace public, de la fête de famille à la cérémonie sacrée. Retrouvant la porte dans la maison de jadis, bien après la mort des principaux personnages de ce roman familial, et notamment du père, le narrateur l’enterre à son tour sous les mottes de terre et prononce une prière « plus forte que la prière » pour honorer ce passé révolu.

« Une porte n’est pas un morceau de bois, elle est simplement une gardienne qui accueille des mots de passe. Le couteau qu’on y plante parfois, comme une cible immobile, est une clé qui creuse sa propre serrure dans l’infini. Les portes nous abandonnent quand on ne sait plus entrer dans leur maison. Les portes nous aiment quand on ne les ferme pas » (p.200).

C’est sur cette entrouverture que se clôt le recueil, laissant filtrer une lumière qu’il n’est plus guère possible de fermer les yeux. Le recueil tout entier apparaît comme à travers l’embrasure d’une porte qui ouvre sur un autre univers, celui par lequel « la poésie défait les nœuds de la pensée » (p.57), celui où les souvenirs mêlés s’ordonnent et trouvent sens comme dans un tableau flamand, où plusieurs scènes en enfilade, dans la vue d’une porte ouverte sur un intérieur, nous plongent dans un infini mystérieux et familier.

 

Le mot et la chose : un rapport enfantin au monde

Tout le recueil s’offre aussi comme un art poétique, ou du moins une méditation sur le pouvoir de la poésie. « [Simple] comme un couteau ou comme un pain » (p.57), elle est la médiatrice entre la chose et son sens perdu, entre les arbitraires des convenances et des signes. Dans de nombreux récits, Serge Pey raconte avec humour comment l’usage et les déformations du quotidien finissent par atteindre la réalité, remotivant des sens perdus. Ainsi, le jeune narrateur se fait-il opérer par un certain Fidel Castro à l’hôpital Varsovie, par un curieux jeu d’homonymes et de déformations phonétiques du nom d’un lieu où l’on « verso vi » (versait le vin) dans l’ancienne langue. Il habite le quartier Moscou, non par déférence envers la capitale du socialisme, mais parce que les mouches pullulaient dans ce quartier, où un ancien révolutionnaire passé bistrotier a installé le bar l’Etoile Rouge. D’où ces images merveilleuses surgies de l’ignorance d’un enfant qu’on vient d’opérer des amygdales, et qui révèlent une face cachée mais non moins vraie de la réalité : « Le socialisme, pensais-je, c’était peut-être des centaines de glaces à la vanille que l’on donnerait aux enfants à la sortie de l’hôpital. J’avais toujours imaginé le drapeau cubain avec un cornet de glace à la vanille et des amygdales de patrons coupées. Il y a toujours une image dans les nuages qui nous arrache la tête » (p.71). Ces images loufoques et poétiques sont le propre de l’enfance à laquelle s’attache particulièrement Pey à travers ces deux recueils de récits, car elle est le lieu de l’apprentissage et de l’imagination débridée, du rapport authentique aux choses aussi. Les enfants ensevelis sous terre par le poète Pua pour y expérimenter la mort et renaître ensuite à la vie, armés d’un mot qui prendrait les dimensions de l’univers, dans la nouvelle La classe sous la terre, surgissent du sable comme des diablotins sortis de leur boîte, hurlent toutes sortes de mots et crient comme des sauvages, bousculant la hiérarchie et les convenances scolaires pour marquer dans la nouvelle la force contestataire qui sommeille dans toute poésie, fût-elle réduite à un mot, une expérience individuelle. La fille du narrateur qui exige un bonbon en plein enterrement, obligeant sa mère à l’emmener communier malgré l’interdiction farouche du prêtre, recrachant avec dégoût l’hostie en pleine cérémonie, dans une scène hilarante, est une autre figuration de cette capacité de l’enfance à trouver entre la réalité et les noms qu’on lui donne un rapport premier, profond, plus important que les conventions. L’hostie recrachée à terre devient « caca, caca », nouvelle métamorphose du corps du Christ avalé et digéré par les fidèles, que révèle avec ingénuité, colère et une certaine profondeur iconoclaste, l’enfant capricieuse, à qui on finira en désespoir de cause par aller acheter un caramel.

Cette vision de l’enfance, marquée par la candeur, la cruauté et la justesse de ton, est celle du narrateur, qui raconte le plus souvent ses propres souvenirs, les plus cruels comme les plus dérisoires, pour marquer les étapes de son itinéraire personnel et poétique – la personne et son langage semblant intrinsèquement liés par le même sens qui les habite. Le narrateur le répète : l’arbitraire du signe de Saussure n’est qu’une invention d’adultes, dans laquelle il revient à l’enfant et au poète de creuser un peu sous le non-sens pour découvrir des trésors enterrés sous le sable.

 

Je ne construis que pierres vives : ce sont hommes

Mais au-delà de la réflexion sur le signe, se livre une réflexion sur l’objet comme figuration d’une pensée. Le très court récit Le melon et la passiflore l’illustre à merveille, et permet de comprendre tout le recueil comme une invitation à la médiation philosophique à partir des images les plus concrètes. « Si on coupe un melon en deux, on voit qu’il est une horloge avec toutes ses heures rassemblées en son centre. Les graines d’un melon sont les heures qu’il a perdues » (p.139). Ou encore : « Quand on avait mal à la tête, Maman nous faisait manger des fèves, car elles ressemblaient au cerveau des poulets » (idem). La pensée magique, que Pey évoque dans d’autres nouvelles en montrant que les collections du Musée Branly et les objets chamaniques qu’il y découvre venus de tous horizons exotiques ne lui apprennent rien qu’il n’ait déjà expérimenté sur le rapport au monde et à ses forces occultes à travers des objets dont la forme ou la ressemblance sont porteuses d’un sens, apparaît une nouvelle fois à travers ces exemples. Aussi explique-t-il :

« A partir d’un objet concret, on peut voyager vers une idée abstraite. Ce n’est pas la pierre au sommet de la pyramide qu’il faut commencer par ôter, mais les pierres qui en soutiennent la base. Pourtant, quand on fait un trou dans un angle de la base, la structure ne s’effondre pas. De même si on enlève la pierre du sommet, elle roule souvent en bas de l’édifice, et quelqu’un est toujours présent pour la remonter et la replacer à l’endroit où elle se trouvait. Regarder à la base les pierres qui tiennent la pyramide et les enlever pour creuser un labyrinthe d’effondrement jusqu’à son sommet, tel est le mode d’emploi. Mais il s’agit plus sûrement de placer la pyramide à l’envers pour réaliser son effondrement maximum. Il s’agit d’être à la fois un rat et un oiseau. Un rat pour démolir les pierres de la base et un oiseau pour inverser la perspective du ciel en imaginant que la terre est en haut, et que le ciel est en bas. Notre travail est de desceller les pierres de la base des pyramides autour de nous, même si on ne les voit pas, de façon à faire tomber les sommets. Creuser comme le rat, voler comme le faucon, telles sont les consignes que les destructeurs de pyramides doivent obligatoirement respecter. Sans oublier que dans une cache secrète, on trouvera toujours la momie de l’ordre qu’on devra pendre à ses propres bandelettes sur l’arbre inversé de toute la destruction » (p.140).

Dans ce long passage, on retrouve le jeu sur le haut et le bas, le renversement de l’ordre du monde qui déjà faisait l’objet de rêveries poétiques dans d’autres récits. Et qui rappelle l’aspect carnavalesque de tout le texte, jouant sur la proximité poétique du haut et du bas, du dérisoire et du sublime, du concret et du philosophique. Mais ce jeu de renversement est ici doublé d’un autre jeu d’oppositions, celui de la destruction d’un ordre et de la construction d’un autre. Il ne s’agit pas seulement de jouer au chamboule-tout en renversant d’un grand rire jubilatoire les portes sur leurs gonds et les valeurs chrétiennes dans la dérision, mais de construire un autre ordre, plus fantaisiste certes, mais tout aussi solide. Juché sur les épaules des grands, les figures de cette enfance républicaine en exil qui reviennent hanter le récit, Pua, Chien, Chucho, et surtout le père, le narrateur marque dans les nouvelles du recueil les étapes morales de son parcours d’homme. L’apprentissage de la honte et de la peur, de la cruauté et de la nécessité. Celui de l’humour et de la poésie, bien sûr, mais avant tout, à toutes pages, celui de la souffrance et de la mort ou de la perte et de l’absence.

La poésie naît de la confrontation entre les forces destructrices à l’œuvre et celles de la construction, patiente, d’un univers, par le langage qui pose pierre après pierre les fondations d’un autre monde, qu’on pourra regarder de haut ou de bas, comme cette « télévision pour les pauvres » de la tante Hirondelle. Cette construction poétique s’appuie sur le renversement de la perspective et l’importance donnée à l’infime, au dérisoire, comme porteur d’un sens que l’écriture révèle avec humilité et humour. A l’instar des Silènes décrits dans le Prologue de Gargantua, se cachent derrière l’apparente simplicité de ces historiettes d’objets et de moments d’enfance des images profondes du monde qu’il nous reste à ériger à partir des matériaux offerts par le quotidien fourmillant d’objets dont le sens est encore à découvrir et à recomposer à l’infini.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Serge Pey

 

Serge Pey est un écrivain et poète français né à Toulouse le 6 juillet 1950. Fondateur de la revue nommée Émeute en 1975, suivie de Tribu en 1981.Maître de conférences à l’université de Toulouse-Le Mirail, Serge Pey dirige le séminaire de poésie d'action du CIAM. Créateur de situations, il rédige ses textes sur des bâtons avec lesquels il réalise ses scansions, ses performances et les rituels de ses installations. Poète de la rupture des frontières de l’art, plasticien, théoricien et critique, il explore les phénomènes de ritualisation du langage dans la pratique orale du poème.

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.