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La Bibliothèque enchantée, Mohammad Rabie (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 13.05.19 dans Sindbad, Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays arabes, Roman

La Bibliothèque enchantée, janvier 2019, trad. arabe (Egypte) Stéphanie Dujols, 176 pages, 19 €

Ecrivain(s): Mohammad Rabie Edition: Sindbad, Actes Sud

La Bibliothèque enchantée, Mohammad Rabie (par Tawfiq Belfadel)

 

Éloge de la traduction

Le titre du roman La Bibliothèque enchantée fait allusion à un récit philosophique ou de science-fiction. Non. Le roman emmène le lecteur au Caire en compagnie de Chaher. Ce jeune fonctionnaire du ministère des « Biens de mainmorte » est chargé d’une mission : faire un rapport sur une bibliothèque que l’Etat veut démolir pour passer une ligne de métro.

Mise à la marge, vieille, la bibliothèque Kawkab Anbar est construite en simple immeuble avec des étages et des appartements ; les livres sont entassés dans les pièces sans inventaire ou indexation.

Les fidèles de cette bibliothèque ne sont pas nombreux. Aucun jeune, hormis Chaher. Il y a le traducteur Ali, Jean le copiste qui photographie les livres, et le vieux cryptologue Sayyid qui connaît la bibliothèque comme sa poche…

L’étrangeté de la bibliothèque fascine Chaher et le pousse à fouiller ses mystères. Ainsi, il découvre que Kawkab Anbar contient des milliers de traductions en différentes langues ; cependant le nom du traducteur n’est jamais mentionné. Il y a même la traduction du Codex Seraphinianus de Luigi Serafini, un livre illustré écrit dans une langue imaginaire, donc un livre intraduisible.

« Vous trouverez ici beaucoup de traductions de romans égyptiens et arabes dans des langues célèbres, d’autres moins connues, voire dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler. (…) Vous pourriez être pris de vertige devant toutes les langues qui se trouvent ici » (pp.91-92).

Ce mystère de la traduction taraude Chaher et lui fait oublier son rapport. Qui traduisait ces livres ? Qui a pu traduire l’intraduisible Codex Seraphinianus ? Chaher parviendra-t-il à percer le mystère de la bibliothèque avant la fin de sa mission ?

L’auteur peint un thème rarement évoqué par les romanciers : la traduction. C’est elle qui a permis de faire connaître l’Egypte à l’Autre et vice versa. C’est un pont vers l’Autre. Historiquement parlant, l’Egypte était le cœur de la traduction dans l’Orient. L’auteur rend hommage à ce legs lointain qui se trouve aujourd’hui à la marge dans un pays qui rase les bibliothèques.

Le roman dévoile aussi au lecteur quelques mécanismes et fragments historiques de la traduction en Egypte.

« Jadis, le traducteur réécrivait le texte original à sa façon. S’il conservait les personnages et l’intrigue, il adaptait les dialogues pour qu’ils se moulent dans l’esprit de la langue d’arrivée. Il lui arrivait même d’ajouter au texte des idées de son cru qui lui semblaient éclairer ce dernier » (p.109).

L’écriture du roman est différente des romans égyptiens perpétuant la tradition mahfouzienne (Naguib Mahfouz) avec un foisonnement de personnages et de scènes. Mohammad Rabie s’inspire des écoles occidentales contemporaines mêlant ainsi réalisme, magique, surréalisme, Histoire, et mythologie… Les romans que ses narrateurs citent à l’intérieur de la fiction sont des best-sellers universels comme Ulysse de Joyce, L’Odyssée d’Homère. Une belle écriture qui, sans quitter l’Egypte, dépasse les normes d’écriture égyptiennes.

La narration est aussi remarquable. Il y a deux narrateurs-personnages qui font alterner leurs récits l’un après l’autre : Chaher et Sayyid. Ce mécanisme narratologique creuse des trous de réflexion dans le roman et incite le lecteur à s’investir dans le texte et à se poser tant de questions.

A la lisière du réel et du merveilleux, La Bibliothèque enchantée fait l’éloge de la traduction, un art qui a révolutionné l’Egypte de jadis, et qui se trouve à la marge aujourd’hui. Sans quitter le quotidien égyptien, Mohammad Rabie offre, en héritier de Joyce, un roman qui dit le monde depuis le Caire.

 

Tawfiq Belfadel

 


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A propos de l'écrivain

Mohammad Rabie

 

Né au Caire en 1978, Mohammad Rabie est ingénieur de formation. Il a obtenu pour La Bibliothèque enchantée le premier prix littéraire du Sawiris Cultural Award en Égypte en 2011.

 

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.