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La Ballade du Calame, Atiq Rahimi

Ecrit par Marilyne Bertoncini 24.10.15 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Récits, L'Iconoclaste, Biographie

La Ballade du Calame, août 2015, 208 pages, 18 €

Ecrivain(s): Atiq Rahimi Edition: L'Iconoclaste

La Ballade du Calame, Atiq Rahimi

 

Aussi libre que le calame sur la page blanche où, depuis l’enfance, l’auteur dessine des lettres rebelles, cette ballade est errance, puisque « La parole est une errance » – à l’image des parcours d’exil dont Atiq Rahimi nous parle, au fil apparemment décousu d’un discours qui suit les entrelacs de l’écriture et de la mémoire, des déplacements aussi (géographiques, culturels, affectifs) qui marquent la perte de la terre natale. Ce parcours cultivé, qui tient parfois de la confession ou de la conversation à bâtons rompus, nous promène à travers l’alphabet, la calligraphie, l’histoire et les lectures qui ont forgé sa personnalité, autant que le déracinement répété qu’il interroge dans ces pages, inscrites sous le signe radical de l’alef, lettre sacrée aux proportions humaines.

« Ce trait est la raie de ma solitude sur la page blanche. Il est le trope d’une absence à l’endroit où se croisent mon désir et ma solitude.

L’absence de l’Autre.

L’absence du corps de l’Autre.

Ce corps qui vit, qui bouge, qui garde sa liberté de ne pas être ici, dans mon atelier. Ce corps absent – absent telle une idée ou un verbe… ou un dieu – me saisit et m’expose à l’abîme.

C’est le travail du désir. Le travail de la machine du désir.

Oui, c’est le désir qui crée l’absence, nullement l’inverse !

L’alef est la clé qui met en branle la machine de mes désirs » (pp.31-32).

Né en Afghanistan et réfugié en France, Atiq Rahimi, qui nous offre ici son troisième livre écrit en langue française (le précédent, Syngué Sabour, pierre de patience, fut couronné par le prix Goncourt en 2008) est aussi artiste et cinéaste. C’est l’ensemble de son travail qu’interroge ce livre – ou plus justement, c’est l’agent moteur de ce travail – la quête qui lui fait écrire :

« L’origine est un repère, et non pas le but ni la fin.

Exilé, je suis un homme labyrinthiquequi, selon Nietzche, ne cherche jamais la vérité, mais uniquement son Ariane.

L’Alef est aussi mon tracé d’Ariane qui me guide vers mon passé, vers ma naissance… » (p.59).

Ce parcours, illustré des encres de l’auteur sur le beau papier crème choisi par l’éditeur (et répertoriées en fin d’ouvrage), est une ode au corps, tel qu’il se dessine dans les « callimorphies » dont il explique, citant Henri Michaux, qu’il les peint pour se déconditionner : ces tracés, évoquent/convoquent – à la manière dont on imagine l’apparition fugitive d’une péri – une femme noctambule – « éthérée mais terrestre ». Un hasard surréaliste et objectif, dû au correcteur orthographique de l’ordinateur, assimile cette femme au papillon « callimorphe », aux ailes zébrées de lignes blanches – telle une œuvre callimorphique. Cette seconde partie du livre, devenue proprement poétique, fascine en ce qu’elle permet au lecteur de pénétrer dans le silencieux paysage intérieur du créateur de formes, où on les perçoit, mouvantes, éclairs de lumière sur l’écran nocturne, zébrures de nuit sur la page blanche, corps d’une écriture qui est dessein de vie, appel du vide – et de l’ailleurs, que définit ainsi l’auteur :

« Ailleurs, c’est l’espace de mon errance.

Là où se perd mon corps : je suis là où je ne suis pas ;

Là où s’évadent mes souvenirs, mes rêves, mon désir…

(…)

Ailleurs est le vrai sens de l’exil.

Le corps callimorphique est un corps d’ailleurs » (pp.180-181).

 

Marilyne Bertoncini

 


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A propos de l'écrivain

Atiq Rahimi

 

Afghan de naissance (1962), lauréat du prix Goncourt 2008 pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est à la fois écrivain et réalisateur. Vivant en France depuis les années 1990, il est l’auteur de plusieurs romans. Et bien qu’il vive en France et écrive en français, il ne quitte pas l’Afghanistan.

 

A propos du rédacteur

Marilyne Bertoncini

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Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.