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La Bouche (IV)

Ecrit par Collectif "La Bouche" 12.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

La Bouche (IV)

Consigne : Le point de vue d’un nouveau personnage

Proposition de Derek Munn

 

J’aurais dû dire non, mais la chambre était libre et elle avait l’air si innocente au téléphone, les mots sont restés bloqués dans ma bouche. Je ne pensais pas qu’elle serait comme ça. On lui avait dégoté un travail et cela m’avait rassurée, je pensais que ça l’occuperait. Bien sûr, les emplois aujourd’hui, c’est comme tout le reste… La vie n’est plus ce qu’elle était. J’allais dire qu’il manquait de cadres, mais c’est plutôt qu’il n’y a que ça, des cadres, mais avec rien dedans. Des haies de lois qui enferment la route. Comme ça on ne voit pas où on va.

C’est cette affaire d’écriture qui lui fait perdre la tête. Elle a un truc avec les mots, elle en sort de toutes les tailles, de vrais borborygmes. Je me demande si elle y comprend toujours quelque chose elle-même. Elle a beau répéter qu’elle n’est pas écrivain, mais plus elle insiste plus je m’inquiète. Ça fait à peine un mois qu’elle a quitté sa province et déjà elle se raconte des histoires.

Ce soir elle est rentrée, j’ai entendu la porte, puis rien, ni pas ni mouvement. D’habitude, j’entends quand elle enlève ses chaussures pour mettre les patins. Je suis allée regarder. Elle était devant le miroir, encore dans son manteau, en train de faire des grimaces.

Mais qu’est-ce que tu fais Olive ?

Je me regarde.

C’est une drôle de façon quand même.

Ma bouche s’est égarée.

Puis j’ai senti l’odeur. Tu as fumé.

Non, pas encore.

Comment ça, pas encore, tu sais qu’ils sont en train de l’interdire.

Peut-être, mais ils n’ont pas interdit la vente et l’achat de cigarettes. Et là, elle a sorti un paquet de sa poche et l’a secoué sous mon nez. Il y avait quelque chose dans ses yeux, je ne l’avais jamais vue comme ça. Je l’ai amenée dans le salon et lui ai préparé une orangeade.

Tu ne vas quand même pas commencer à fumer à ton âge.

Parce qu’il y a un âge pour ça ? Elle rigolait comme une enfant, mais pas en toute innocence. Depuis que je me souviens, dans ma vie il a toujours été trop tôt, pour tout, il a  toujours fallu que j’attende. Mais quoi ? Ça sert à quoi cette attente ? Vu l’état du monde aujourd’hui, l’âge n’a rien à voir avec rien.

Elle a un truc avec son âge aussi. La pauvre, si elle savait.

Mais fumer ! Pense à tes parents, à ce qu’ils auraient dit. Personne n’a jamais fumé dans ta famille.

Tata Berthe fumait toujours sa pipe.

Oui, mais justement, elle était à part, ce n’est pas un exemple à suivre.

J’ai pensé à sa mère, à ses parents. Ils auraient été horrifiés, c’était des gens biens, toujours très soucieux de l’hygiène.

Mais tu sais, fumer, fumer, ce n’est pas ça. C’est pour ma bouche. Elles ne la trouvaient pas, elle était mal maquillée, sûrement, mais je la récupérerai, je saurai la rectifier. Avec une cigarette. Je vais lui envoyer une cigarette. L’idée m’est venue dans l’ascenseur. Il y avait un miroir, je me suis regardée. C’était un espace très confiné, j’y étais seule, mais je me sentais bousculée, comme si on me poussait contre la glace. Je me regardais de tout près, sans distraction, et j’ai compris, je me suis dit, tu es qui toi, c’est ça qu’a dû voir Viviane Cocco de Montgelas, et je sentais sur moi comme un regard cette odeur sèche et indifférente qui est l’âme errante des cigarettes grillées. Sans réfléchir j’ai levé ma main droite et j’ai appuyé l’index et le majeur contre ma bouche. Il y avait de petits bruits de succion quand je tirais l’air entre mes lèvres. J’ai plissé les yeux, comme faisaient les acteurs dans les vieux films et un fantôme de fumée souriait devant mon visage. J’ai toujours eu de grands yeux très ouverts, des yeux de Bambi qui donnaient un regard trop direct et m’empêchaient de voir derrière, dans les ombres, les choses cachées. Une cigarette corrigera cela, elle modifiera aussi la disposition de mes lèvres. En descendant des bureaux de La Table à Trois Pieds j’ai eu la révélation de qui je pouvais être. On m’avait rendu mon manuscrit, mais sans sa couverture, sans le titre, la bouche. Un détail pour eux, pour moi c’était du mépris. Mais je la sauverai, j’en créerai une autre. Et je vais commencer tout de suite, ce soir. J’ai déjà des idées, en même temps que ce paquet j’ai acheté un nouveau stylo et un beau carnet. Tu vas voir.

Et là, elle a ouvert le paquet de cigarettes, en a sorti une et l’a allumée. J’étais époustouflée, je n’avais même pas le réflexe de dire non et je crois bien qu’elle m’aurait ignorée de toute façon. Au début elle a toussé, les larmes coulaient un moment sur ses joues, mais elle s’est maîtrisée rapidement. C’est vrai, elle a toujours eu de grands yeux qui semblaient vouloir sans cesse poser des questions, maintenant ils ne demandaient rien. Mi-clos, ils m’observaient avec un détachement amusé qui me faisait peur. Derrière le voile gris de la fumée son visage se transformait d’instant en instant, passant par tous les âges. Je ne la reconnaissais plus.

Tu n’aurais pas un cendrier pas hasard ?

 

Derek Munn

 

Biographie du rédacteur :

D’origine anglaise, Derek Munn s’est installé en France en 1988. Depuis 2004 il écrit en français et a publié plusieurs nouvelles et textes courts en revue (Rue Saint-Ambroise ; Borborygmes ; Pr’Ose !; Dissonances ; Les Cahiers d’Adèle). Son premier roman, Mon cri de Tarzan, est sorti en mai 2012 dans la Collection Laureli, Editions Léo Scheer.

 

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A propos du rédacteur

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