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L'un vers l'autre, en voyage avec Victor Segalen, François Cheng

Ecrit par Christian Massé 07.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Albin Michel, Récits

L’un vers l’autre, En voyage avec Victor Segalen, 180 pages

Ecrivain(s): François Cheng Edition: Albin Michel

L'un vers l'autre, en voyage avec Victor Segalen, François Cheng

C’est un automatisme, de prolonger un mot par isme : capital par capitalisme, social par socialisme, charlatan par charlatanisme. L’inverse est rarissime. Un exemple : exotisme. Il fallait un esprit iconoclaste pour inventer le mot… exote : Victor Segalen, qui a toujours refusé son passé immédiat et a senti très tôt en lui quelqu’un de différent. Souffrant, dans la décennie 60, de la fermeture au monde de la Chine, l’académicien de France, François Cheng, découvrit les Lettres de Chine que Victor Segalen écrivait à sa femme, restée dans le Finistère, un finistère de l’Occident extrême. Segalen s’était insurgé très tôt contre le genre exotique de Pierre Loti ou de Claude Farrère, tous deux officiers de marine, qu’il convient de qualifier de genre colonialiste. Victor Segalen, médecin de cette même marine, définit l’exote : L’exote n’a que faire du tourisme culturel… il est allé voir ailleurs pour mieux voir au-dedans. Il sait que la rencontre avec l’Autre n’est réelle, et donc féconde, qu’à condition de s’y impliquer corps et âme, dans un décentrement vertigineux… L’exote ne voyage pas pour se fuir mais pour se chercher. Un besoin charnel d’affronter le réel. L’exotisme est tout ce qui est Autre.

Avant d’aller en Chine, Segalen rêve la Chine – la Chine antique –, non par une imagination artificielle, mais par une connaissance livresque approfondie. A cette époque, tout lettré digne de ce nom se doit de visiter la Chine, où cohabitent taoïsme, confucianisme et bouddhisme.

Trois voyages en Chine : 1909, personnel ; 1913, en mission archéologique ; et 1917, en mission officielle. Le premier est le plus décisif. C’est là qu’il consigne ses notes dans sa correspondance avec sa femme. Quand il arrive en Chine, Segalen s’est reconnuJ’ai trouvé mon lieu et mon milieu, écrit-il. Avec la Cité interdite – espace mythique, mystérieux et inaccessible –, le tombeau de Hong-wou – le Monument chinois est mobile, et ses hordes de pavillons, ses cavaleries de toits fougueux, ses poteaux, ses flammes, tout est prêt au départ, tout est nomade – Segalen fait l’expérience du Vide et du Mystère. Comme avec la montagne. Leurs sommets, très aigus, très cernés de bleu et de violet, s’avançaient avec une majesté effrayante, et je serais resté là, indéfiniment. Il conçoit la montagne comme le lieu d’élévation et de rêve propice à la randonnée spirituelle Terre-Ciel. La montagne devient la figure vivante de la transformation universelle, figure déterminante pour le poète dans sa propre création. Comme avec la mer et le fleuve. Encercle-moi de ta houle immobile, ô mer figée, ô marée sans reflux, vagues stériles dont les sommets vont joindre la coupole des nues, où s’englobe tout mon regard. Et que j’encercle enfin moi-même en des phrases forcloses ! […] Le fleuve, par son existence fluidique, ordonnée, contenue, donnant l’impression de la Cause, du Désir, est accessible à tous les amants de la vie […]. Le femelle abandon du corps du voyageur a quelque chose de plus grand que soi… L’eau du fleuve gagne la mer, elle n’a de cesse, en se transformant, de rejoindre son lieu d’origine, la montagne, d’où est partie la source. Et comme avec la terre. La terre est une femme. Les poètes ont affadi ses amours. Les voici dans leur rude impudeur. Echarpe virginale que le soleil dénoue, les nuages lumineux la dénudent. Mais la terre est froide, et veut qu’une caresse aiguë réveille sa sensibilité. Alors, le laboureur, très indigne et très humble, dans sa fonction de servante chinoise, s’avance, précédant l’Epoux en chaleur. Elle, est vierge encore, de l’année, et doit être préparée : il tient son sceptre et son arme : le fer de la charrue va crever le sein de l’épousée, et tracer de longs sillons ouverts à la semence ! Qu’il vienne, le mâle ! Il monte, il la surplombe, et verse ses feux.

Montagne, terre, mer et fleuve forment des lieux de circulation universelle et de transformation directe de l’écriture de Segalen. La linéarité est rompue : omission ou emploi spécifique de pronoms personnels ou de préposition ; morcellement ou juxtaposition de groupes de mots. Segalen introduit duvide dans son langage. Grâce à un espace autre, la Chine, il s’est trouvé une vraie antiquité. Transformer le temps vécu en Espace vivant crée une possibilité de dédoublement, rend présents simultanément les multiples couches et les multiples orients du moi profond, transforme les mémoires en mythes, joint les mythes personnels aux mythes universels.

Le voyage que l’on projette ou rêve de faire comporte une part d’inconnu et de découverte. Il est comme prévu dans ce qu’on est foncièrement capable de saisir, dans ce qu’on est ardemment désireux de voir. Tout vrai voyage est la transmutation d’un voyage qu’on a déjà fait en soi, un soi qui cherche à se transcender en vue d’un dépassement, d’une réconciliation.

Peu de temps après qu’il eût découvert Lettres de Chine, François Cheng séjourne en Haute-Loire avec son épouse. Nous nous trouvâmes dans les gorges du Tarn, puis dans les Cévennes […] Une route vertigineuse descendait en lacets jusqu’à Ganges… à travers une dense végétation […] S’ouvrit alors devant nous un autre espace, une autre lumière. Tout autour, dans la plaine, les villages assis dans le calme doré du couchant… les vignes à l’ordonnancement rythmique… composaient un paysage virgilien […] Je venais de faire le même voyage que Segalen. Je me sentis réconcilié avec la terre, cette terre de France qui m’avait accueilli.

 

Christian Massé


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A propos de l'écrivain

François Cheng

 

François Cheng, chinois de naissance et français d’adoption, est un sage doublé d’un humaniste. Son existence est l’aboutissement d’un double itinéraire intérieur : assumer son passé et sa culture d’origine, et s’initier à la culture occidentale à travers l’expérience de l’exil. Itinéraire tout à la fois douloureux et exaltant mais tendu chaque jour davantage vers l’unité, c’est-à-dire vers l’Ouvert - l’art étant bien évidemment l’une des voies privilégiées d’accession à cette unité.

 

A propos du rédacteur

Christian Massé

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Rédacteur


Christian Massé, la soixantaine, vit installé en Touraine depuis 1990, après dix huit années passées à Paris. Marié, père de cinq enfants.

A publié :


Entre noir à Jean-Jaurès, éd. Denis Jeanson, 1997.
Le Drôle-au-diable, récit, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 2001.
La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, épuisé.
La Loire dans tous ses ébats, nouvelle ligérienne, éd. Le Petit Pavé, Brissac, 2007.
La dernière nuit de Josepha, roman, éd; Le Temps des Cerises, 2008.
Les troubadours dans la ville, ouvrage collectif (? De la plume à la dague ?, nouvelle de CM) édité par le

La mesure du temps, anthologie, éd. Denis Jeanson, 2004, ré-édité en 2012.

Le mauvais génie, nouvelle, façon Oulipo, La comtesse de Ségur et nous, ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai.

La colère des imbéciles remplit le monde. Opuscule sur l'écrivain Georges Bernanos, à partir de son essai "Les grands cimetières sous la lune". BNF 2013.

Lettres de Lucien Gerfault à son père, roman épistolaire, éd. Antya, 2013.

Et Siroco nous était conté?Récit d'un séjour effectué en mer Méditerranée sur le vaisseau de guerre SIROCO, du 9 au 14 juin, éd. Antya,2013.

Palestine...Terre sainte, Terre souffrante.Opuscule d'une conférence tripartite organisée par la paroisse de Saint Côme en Loire en octobre 2010. Ed. Antya.

Le temps ininterrompu, anthologie, éd. Antya, 2014.

Consuelo, c'est moi, récit critique, "Lire George Sand", ouvrage collectif, éd. Le Jardin d'Essai, 2014.

Le temps numérique, anthologie (chroniques littéraires numériques), éd. Antya, 2015.

L'atelier de l'avenue du Maine, adaptation théâtrale du roman de Marguerite Audoux, "L'atelier de Marie-Claire", éd. Le Jardin d'Essai, 2015.

Le Journal retrouvé, récits auto biographiques, auto édité, 2016.

Les genêts, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Les Lettes Libres, 1986)

La dernière nuit de Josepha, roman, éd. Antya, 2017, ré édition (1ère édition: Le Temps des cerises, 2008)

Flaure, peintre du figuratif,éd. Les Dossiers d'Aquitaine, collection Beaux livres. 2018

 

A été membre de l'Union des écrivains, pendant 15 ans.
Membre de la Société des Gens de Lettres (depuis fin décembre 2010)

- Animateur de rencontres littéraires et artistiques (Tours).

- Président de l'association Les Arts en écho !


Président de l'Association littéraire La Plume ligérienne (organise des soirées littéraires dans des lieux non institutionnels)