Identification

L’ornière d’origine (1ère partie) - A propos de "Tempête" de J. M. G. Le Clézio

Ecrit par Jean Bogdelin le 03.09.14 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

L’ornière d’origine (1ère partie) - A propos de

 

A propos de Tempête, Deux novellas, de J.M.G. Le Clézio, Collection Blanche, Gallimard, mars 2014, 240 pages, 19,50 €

 

L’ornière d’origine (1ère partie)

 

La vie semble parfois toute tracée par les circonstances de la naissance, notamment lorsque l’abandon paternel, ou pire encore maternel, entraîne de graves troubles identitaires. Vous pouvez être à la dérive, cherchant continuellement vos racines, puis vous vous décidez irrésistiblement au bout du compte à retourner sur les lieux qui vous ont vu naître afin d’y rencontrer, pensez-vous, la vérité primordiale. C’est ainsi que les différents narrateurs des deux longues nouvelles de Tempête de J.M.G. Le Clézio souffrent de « cet atavisme qui rejette les humains vers l’ornière d’origine, immanquablement ». Inclination dangereuse qui finit parfois mal.

Tempête est le titre de la première nouvelle. Elle est écrite à deux voix. C’est un duo composé d’une voix d’homme, celle de Philip Kyo, écrivain-journaliste, et de June, une jeune fille de treize ans, pour qui Philip Kyo ne peut être que Monsieur Kyo, en raison de l’écart de quarante-cinq ans qui les sépare. Pourtant entre eux s’établira une singulière histoire d’amour. C’est une histoire qui se déroule dans une île de la Mer du Japon. Ile assez déshéritée, mais on peut y voir, intérêt touristique des lieux, une surprenante communauté de femmes de la mer, pêcheuses d’ormeaux. « Chaque matin les touristes arrivent par le ferry de huit heures, ils emplissent les places vides, ils peuplent les plages, ils coulent comme une eau sale le long des routes et des chemins de terre ». C’est sur ce ton désabusé que Monsieur Kyo commence à parler de l’île.

Il s’y retrouve trente ans après un séjour inoubliable avec Mary Song, une chanteuse de bar de Bangkok dont il partageait la vie « et le corps », séjour tragiquement rompu par une noyade, demeurée inexplicable. « Mary est partie un soir de calme plat, dans la mer aussi lisse qu’un miroir ». Son corps n’a jamais été retrouvé. Kyo est toutefois persuadé qu’il y a un rapport entre son passé à lui, et ce qui est arrivé. Ce passé est lourd.

Comme reporter de guerre, il a assisté à Hué, quasiment en voyeur, à un viol, commis par quatre GI. Cette scène le poursuit sans rémission, alors qu’il ne se sentait pas au départ vraiment coupable, car il ne faisait que regarder « sans rien dire, sans rien faire ou presque, à peine un début d’érection ». Il a été condamné à une forte peine de prison, ainsi que les acteurs du crime. C’est après cette condamnation que sa culpabilité s’est fait jour, et elle va lui pourrir la vie, notamment dans ses rapports avec les femmes, qu’il dit pourtant « aimer ». A vrai dire, il avoue aimer plus précisément leur corps. A la sortie de prison, il a fait la connaissance de Mary. Or Mary « était née d’un GI et recueillie par une famille de rednecks de l’Arkansas, née d’un viol ».

Kyo s’est retrouvé dans l’île avec l’intention d’y mourir en se remémorant les derniers jours de Mary. « L’île est le dernier ponton, la dernière escale avant rien ». Loin de s’y résoudre vraiment, Kyo va au contraire découvrir un autre amour. L’épisode Mary se présente alors comme une mise en abîme pour l’histoire qui va naître, racontée à deux voix par June et Monsieur Kyo. Entre Mary Song, Philip Kyo et June dont on ne saura que le prénom, le point commun est d’être nés à proximité de bases américaines de la région. Song, suggère un métissage avec sa consonance chinoise, et Kyo évoque une origine coréenne ou japonaise. June, elle, se réfère au nom de son grand-père chinois Jun. Elle a la peau foncée et les cheveux frisés. Elle est noire, tout comme Monsieur Kyo. « Quand je suis née, dit-elle, mon père avait déjà laissé tomber ma mère ». Il était GI, et pour échapper à sa paternité il avait demandé sa mutation. Occasion pour lui de partir sans laisser d’adresse. Secret militaire oblige, avancent les autorités.

June a rencontré par hasard Monsieur Kyo, qui semble un peu égaré dans l’île. « Il a une expression vraiment triste quand il regarde la mer ». Sans vraiment se donner rendez-vous ils vont se voir tous les jours. June a senti qu’il peut lui tenir lieu de père. Mais elle fait tout pour qu’il la voie en femme. Il la devine à travers sa robe, son corps et « ses seins légers ». Il touche ses épaules, son ventre, l’embrasse sur le front, puis près des lèvres, « pour sentir ses cheveux mouillés, pour goûter à ses larmes, qui sont l’élixir de sa jeunesse ». June a le don du chant, elle chante en solo dans un chœur à l’église comme Mary du temps de son adolescence. Il est « sûr que Mary aurait aimé la connaître ». Mary a trouvé son séducteur en la personne de son pasteur, « un artiste, un beau salopard ». Et Monsieur Kyo se voit, lui, en séducteur de June, mais il a peur à cause de son passé, au cas où on le surprendrait à séduire « une gamine ». Il aurait aimé cependant pouvoir lui avouer : « J’ai été en prison pour complicité de viol sur une fille qui avait à peu près votre âge ». Quoi qu’il en soit, il arrive que la petite June se glisse dans sa minuscule tente sur la plage, et y passe la nuit tout contre lui.

« Je grelottais de froid. Monsieur Kyo m’a aidée à enlever mes vêtements et il m’a frictionnée pour me réchauffer ». Entre eux il n’y aura comme désir charnel que ces massages. Tantôt c’est elle qui en prend l’initiative, tantôt c’est lui. « Monsieur Kyo est vieux. Il a besoin de moi ». Elle finit même par s’identifier à lui, en imitant sa voix, son regard, et par écrire comme lui : « La nuit envahit l’île. Chaque soir, flaque après flaque, crevasse après crevasse. La nuit sort de la mer, sombre et froide, elle se mélange à la tiédeur de la vie ». Monsieur Kyo se rend compte de son pouvoir, et June pense sincèrement qu’elle peut être « sa fille » mais que plus tard elle sera « sa femme ». Jusqu’au jour où elle a découvert que Monsieur Kyo entretenait parallèlement une liaison d’arrière-boutique avec la pharmacienne de l’île. « J’ai vu ce que je ne devais pas voir ». A travers un trou de serrure, elle les a observés dans leur nudité et « ensemble, ils ressemblaient à un animal qui n’existe pas sur terre, une sorte de crabe-araignée à huit pattes ». Sans doute cette liaison a-t-elle protégé Monsieur Kyo d’aller trop loin dans sa relation charnelle avec June, en vidant sa sexualité débridée sur cette femme dont il n’a pas retenu le nom.

Désemparée, June en vient à vouloir « rejoindre la femme dont parlait Monsieur Kyo » à cause de laquelle il est revenu dans l’île, et à disparaître comme elle dans la mer. Cette femme qui avait osé lui dire qu’il était un « tourmenteur », avec son penchant à ressasser les images de guerre, « corps disloqués, têtes coupées, jonchant les rues sales, flaques d’essence, flaques de sang » tout en évitant d’insister sur les scènes de tortures auxquelles il a assisté, séances de noyades, électrochocs, injections de penthotal, et en dissimulant la scène du viol qui le poursuit de Hué, car elle plane en remords inavouable sur sa sexualité auprès de toutes les femmes, Mary, June « l’enfant pervertie », ou la pharmacienne sans nom. Le souvenir qu’il garde de cette femme anonyme, de ses nuits avec elle, est saccagé par l’autre nuit, cette lointaine nuit qui s’est implacablement imposée à lui en nuit originelle de sa souffrance. « Je regarde cette femme, assise sur ses talons, dans la petite pièce encombrée de cartons, il me semble que je suis trente ans en arrière, sur le seuil de cette pièce sombre où se préparait un crime ». Cela l’a peut-être incité à être théâtralement cruel dans sa façon de lui dire adieu. « Elle s’est nouée à ma jambe gauche. Je suis debout, à demi tourné vers la porte, et elle a embrassé ma jambe… Je me penche en avant, je dénoue ses mains, doigt par doigt, comme on déferait une corde». Après cela, il quitte l’île. Enigmatiquement on le prévient : « Partez maintenant, ou bien la police s’occupera de vous ».

En page quatre de couverture, Le Clézio nous précise que « En anglais, on appelle “novella” une longue nouvelle qui unit les lieux, l’action et le ton ». Il nous semble que c’est simplement un retour aux sources italiennes de la nouvelle. Novella c’était la désignation du conte chez Boccace, et nouvelle, son pendant chez Marguerite de Navarre. La tradition française de la nouvelle ne paraît pas prise en considération par les Anglais et les Américains. Des auteurs comme Mérimée, Gautier, Maupassant, ne leur semblent pas dignes d’attention, quand on examine leur liste de novellas. Cette notion de novellas semble cependant avoir émergé récemment, et elle ne s’applique même pas à l’immense Edgar Poe lui-même, cantonné abusivement dans le short story. On sait que Mérimée avec Lokis, qui a notablement influencé Stevenson (Dr Jekyll and M. Hyde), et Gautier avec Aria Marcella (qui a inspiré Gradiva, variation on ne peut plus proche de l’originale, dont la renommée est due essentiellement au commentaire de Freud), pourraient réclamer le droit, ou tout au moins la faveur de figurer sur la liste des novellas, dites nouvelles longues. Cependant on y trouve Voltaire avec Candide, Colette avec Chéri, et surtout sans discussion Saint-Exupéry avec Le Petit Prince édité à New York, c’est vrai, en anglais en 1943, mais qui bénéficie d’une audience planétaire qu’aucune novella ne pourrait jamais prétendre. Néanmoins, quand on a lu ces « novellas » on ne trouvera pas beaucoup de parenté formelle entre elles. Cette condescendance de la part des auteurs de langue anglaise ne fait que confirmer sans justifier leur hégémonie éditoriale dans le domaine des nouvelles. Dès 1856, en matière de longueur, Gautier dépasse largement nombre de « novellas » actuelles avec Jettatura, nouvelle fantastique publiée en 14 chapitres, et 15 feuilletons dans Le Moniteur universel, le dernier chapitre étant particulièrement long !

Les deux nouvelles de Tempête n’ont pas besoin d’autorisation pour s’imposer sur la liste, puisqu’elles se disent elles-mêmes novellas. Gageons qu’elles réussiront car leur auteur est prix Nobel. On a toutefois l’impression qu’il avait dû faire bien des contorsions pour les avoir désignées ainsi. Mais on s’apercevra vite que Tempête se signale par une évidente originalité formelle, due notamment à la présence de deux narrateurs alternant leur récit, sauf au point culminant du drame, où la voix de June a pris un moment la place qui était réservée à Monsieur Kyo. Malgré les références assez succinctes de l’auteur en quatrième de couverture à Joseph Conrad, peut-être pourrait-on citer plus précisément sa nouvelle Au cœur des ténèbres, dont le monde glauque de désespérance a engendré, on le sait, celui d’Apocalypse Now. Monsieur Kyo semble se présenter alors, quant à lui, en survivant de ce monde dont il traîne à jamais la malédiction.

 

A suivre

 

Jean Bogdelin

 

Lire la deuxième partie


  • Vu: 1959

A propos du rédacteur

Jean Bogdelin

Tous les articles et textes de Jean Bogdelin

 

Rédacteur

Médecin

Chroniqueur au "Monde.fr"