Identification

L’origine du monde, Vie du modèle, Claude Schopp (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola 31.01.19 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Arts, Phébus

L’origine du monde, Vie du modèle, octobre 2018, 160 pages, 15 €

Ecrivain(s): Claude Schopp Edition: Phébus

L’origine du monde, Vie du modèle, Claude Schopp (par Matthieu Gosztola)

Ne manque pas de saveur l’histoire de L’Origine du monde de Courbet, depuis sa brève possession par son commanditaire Khalil-Bey, de 1866 à 1868, jusqu’à son arrivée au musée d’Orsay en 1995.

« Les circonstances de la commande à un artiste célèbre et controversé, la personnalité du commanditaire, le sujet du tableau, ses étranges aventures, ses disparitions, tout concourt à construire une légende », remarque Sylvie Aubenas, directrice du département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France.

En 1864, Courbet peint un tableau refusé au Salon pour son sujet scabreux : Vénus poursuivant Psyché de sa jalousie (tableau dont on a perdu la trace lors de la Seconde Guerre mondiale). « Au début de l’été 1866, Khalil-Bey en entend parler par Sainte-Beuve dans le fameux salon de Mme de Tourbey. Sa curiosité est piquée, il désire le voir. Il s’aventure chez Courbet, 32, rue Hautefeuille, loin des quartiers élégants de la rive droite, et offre d’acquérir la toile. Courbet vient de la vendre à un amateur. “Faites m’en un pareil”, dit le prince. “Non, je vous ferai la suite” répondit Courbet ». Ces prémices sont rapportés par Jules Troubat, alors secrétaire de Sainte-Beuve. L’Origine du monde fait partie de la transaction conclue entre le peintre et le collectionneur. Et le tableau est réalisé par Courbet rapidement, durant le même été 1866.

Est réalisé pour être dissimulé. Invariablement. Car il montre, crûment, ce qui ne saurait être montré en peinture. Car il a pour sujet ce que la peinture, même réaliste – dans la sublimation qui la sous-tend, dans la sublimation qui génère les efforts par quoi elle se fait, – ne peut qu’éluder.

L’Origine du monde est d’abord, une fois acquise, placée dansune petite pièce aveugle attenante à la salle à manger de la résidence de Khalil-Bey, dissimulée derrière un rideau vert. Dissimulée pour être « dévoilée à quelques privilégiés selon un rituel » décrit – notamment – par Maxime Du Camp.

L’Origine du monde est ensuite dissimulée derrière un autre tableau de Courbet, Le Château de Blonay, peint en Suisse en 1873.Edmond de Goncourt rapportedans son Journal (en 1889) qu’il aperçoit cette Origine au 14, rue Saint-Georges. Chez unmarchand d’art japonais.

L’Origine du monde est enfin, acquise par Lacan et son épouse Sylvia Bataille et accrochée dans le cabinet de travail du psychanalyste, dissimulée sous une œuvre d’André Masson (beau-frère de Sylvia).

Pourquoi cette reproduction inaltérable du rituel de la dissimulation ? C’est par cette dernière que pouvait se faire jour le rituel de la découverte (véritable lever de rideau, ou danse des sept voiles), et se réinventer un érotisme défaillant. Là où la clarté de la chair refusait à l’imagination son vol par quoi peut se mouvoir – pour être – le désir.

L’intérêt de l’ouvrage paru chez Phébus est de prolonger, avec entrain, et verve, et délicatesse, le rituel de la découverte (l’écriture n’est-elle pas toujours, du reste, fille du désir ?), de le prolonger jusqu’à faire advenir (restituer) un visage, et la vie qui en était l’invisible matière.

« Pour un historien et a fortiori pour un historien de l’art, rappelle Sylvie Aubenas, l’identification d’un modèle est un exercice classique ; il l’est beaucoup moins et est beaucoup plus périlleux quand le modèle n’a pas de visage ».

La dissipation espérée et finalement inopinée de ce mystère constitue « un rebondissement de plus dans une histoire qui en est déjà riche. Qu’il ait été donné à Claude Schopp, biographe des Dumas père et fils, à l’occasion d’une minutieuse édition de la correspondance de Dumas fils avec George Sand, de découvrir cette vérité tant cherchée ailleurs ne manque pas de saveur ». La chute, dévoilée notamment dans un entretien paru sur le site de France Culture, est digne du début de l’histoire.

 

Matthieu Gosztola

 


  • Vu : 442

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Claude Schopp

 

Claude Schopp, docteur d’Etat ès Lettres et Sciences humaines, a exercé les fonctions de lecteur en langue et littérature françaises à Moscou (1967-1969), en Tchécoslovaquie (1969-1971) et en Norvège (1972-1975), avant de devenir attaché culturel près les ambassades de France et de Tunis (1975-1977), puis à Camberra (1977-1979). Professeur dans le secondaire puis à l’Institut universitaire de formation des maîtres de Versailles, il prend sa retraite en 2004. Depuis son retour en France, il s’est consacré à la réhabilitation d’Alexandre Dumas. Il s’en est fait le biographe, a donné des éditions critiques de ses œuvres connues ou méconnues, et a révélé au public des œuvres inconnues, souvent inédites. Il dirige les Cahiers Dumas et tient la rubrique cinéma dans les Lettres françaises. Il est depuis le 1er juillet 2003 membre de la commission de Littérature classique du Centre national du livre. Récemment, Claude Schopp a sorti de l’oubli le dernier roman de Dumas malheureusement inachevé, ayant comme figure centrale Bonaparte puis Napoléon (la trilogie romanesque des Saint-Hermine). Il a orné d’une excellente préface, et surtout doté d’une suite, ce livre publié en feuilleton dans le Moniteur universel en 1868 et 1869

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com