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L’œil du paon, Lilia Hassaine (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 13.01.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Gallimard

L’œil du paon, Lilia Hassaine, octobre 2019, 240 pages, 18,50 €

Edition: Gallimard

L’œil du paon, Lilia Hassaine (par Tawfiq Belfadel)

 

Hommage aux orgueilleux

La jeune fille Héra habitait avec son père dans une île quelque part en Croatie, dite l’île des paons. Puisqu’elle était maudite autrefois par les moines, l’île attire souvent la mort sur les créatures qui la peuplent, humains et animaux. Une île maudite.

Héra a déjà perdu sur l’île sa mère française, ensuite son cher paon Titus. Pour la sauver de la malédiction, son père Adonis l’envoie à Paris chez sa tante Agathe. Passionnée de photographie, elle prend en photo son paon mort, le dernier souvenir qu’elle garde de l’île. À Paris, elle vit parmi sa tante cynique, son oncle souvent absent, Laurent, et son petit cousin Hugo. Négligé par ses parents, celui-ci s’attache rapidement et fortement à elle. Très vite Héra s’adapte à la vie parisienne et se fait des amis dont Gabriel, le professeur d’Hugo. De temps en temps, elle sort prendre des photos pour développer sa passion artistique.

À cause d’un certain malentendu avec sa tante et son oncle, Héra quitte leur appartement bien que cette décision soit un déchirement et un choc pour le petit Hugo. Son départ affecte profondément l’enfant.

Un jour, elle fait la connaissance d’un grand marchand d’art qui décide de l’exposer au nord dans sa villa. L’exposition fait un succès énorme, « Ses photographies firent la une des magazines d’art, et très vite les médias s’intéressèrent au nouveau phénomène » (p.191). Elle retourne à Paris pour quelques jours, sans intention de rendre visite à sa tante. Là, elle apprend qu’Hugo est mort dans le fleuve. S’est-il suicidé ? Héra regrette-t-elle de l’avoir délaissé et se sent-elle coupable ?

Le roman peint le thème de l’orgueil, et précisément l’orgueil naturel. Adonis reste sur l’île maudite par orgueil, tentant de défier la malédiction. Héra quitte l’appartement de sa tante à cause d’un petit malentendu dont elle est la cause : au lieu de s’excuser, elle s’en va sans penser au choc énorme que cause son départ à Hugo. Elle va jusqu’à faire du retard dans des rendez-vous, juste par orgueil. Elle sort avec des hommes par orgueil et les quitte aussi par orgueil. Elle n’accepte aucune remarque négative sur ses photographies. Bref, elle est guidée partout par son orgueil. « L’orgueil de celle qui méprise un avertissement. L’orgueil des ambitions et des rêves de gloire. L’orgueil qui se regarde le fond de l’œil et ignore la souffrance des autres. Jusqu’à cet orgueil, apparemment innocent, qu’on met à être en retard » (p.230).

Le roman s’ouvre par une citation d’Albert Camus : « Tout être beau a l’orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd’hui laisse son orgueil suinter de toutes parts » (Noces à Tipasa). La situation finale du roman pousse le lecteur à poser cette question : Héra va-t-elle sentir le regret ou par orgueil elle oubliera la mort tragique d’Hugo ?

Puisqu’il s’agit d’un orgueil naturel, la nature est omniprésente dans le roman. D’abord, il y a l’île comme pur endroit naturel. Ensuite, il y a le paon, élément de la nature, qui traverse le roman du début à la fin. Enfin, il y a les descriptions détaillées des plantes et paysages naturels. Autrement dit, l’auteur présente un duel entre la nature (orgueil) et l’Humain (regret, pardon, sympathie…) : L’homme est guidé par sa nature ou par son humanité ? Chez Héra qui l’emporte sur l’autre, la nature ou l’Humain ? Ce duel se manifeste clairement par les deux espaces romanesques : l’île et Paris. L’île représente la solitude et l’orgueil naturel. Paris représente l’altérité et les rapports humains. Le découpage des chapitres aussi a ce caractère naturel : ils sont réunis en parties portant les noms des saisons (Automne, Hiver, etc.).

Le thème de l’orgueil est appuyé en outre par la source mythologique du nom Héra. Sœur et épouse de Zeus, dans la mythologie grecque, Héra est la déesse du mariage, la protectrice des femmes, et le symbole de la fécondité. Connue par la vengeance et l’orgueil, son animal favori est le paon. Ainsi, la romancière a puisé dans le mythe d’Héra certains points tels que l’orgueil et le paon. Ce caractère mythologique embellit davantage le roman et lui donne de la profondeur.

Le roman mêle plusieurs genres et tendances : fabuleux et mythique, absurde et réalisme… Simple et sensible, le roman peint l’Homme entre sa nature et son humanité ; un entre-deux plein de mystères et de confusions. C’est aussi un hommage à ceux et celles qui ont l’orgueil naturel et qui le laissent « suinter de toutes parts dans le monde ».

 

Tawfiq Belfadel


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NB : Vous verrez souvent apparaître une cotation de Valeur Littéraire des livres critiqués. Il ne s’agit en aucun cas d’une notation de qualité ou d’intérêt du livre mais de l’évaluation de sa position au regard de l’histoire de la littérature.

Cette cotation est attribuée par le rédacteur / la rédactrice de la critique ou par le comité de rédaction.

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VL5 : très haute VL

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Née en 1992, Lilia Hassaine, journaliste et romancière, a travaillé dans divers journaux et chaînes TV. En 2014, elle remporte la 5e édition du Prix santé et citoyenneté pour son web-documentaire sur le don de cheveux : De mèche contre le cancer. L’œil du paon est son premier roman.


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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.