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L’Isle lettrée, Mark Dunn

Ecrit par AK Afferez 14.01.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, USA

L’Isle lettrée, Elya Editions, mai 2013, traduit de l'américain par Marie-Claude Plourde, 221 pages, 20€

Ecrivain(s): Mark Dunn

L’Isle lettrée, Mark Dunn

 

Traduire une œuvre littéraire n’est jamais chose aisée. Alors comment pensez-vous traduire un roman oulipien basé sur un lipogramme qui progressivement réduit le nombre de lettres pouvant être utilisées ? C’est le défi qu’a relevé Marie-Claire Plourde en traduisant Ella Minnow Pea de Mark Dunn.

Au départ, Ella Minnow Pea est un roman épistolaire doublé d’une satire politique sur la liberté d’expression et d’un tour de force linguistique. La protagoniste éponyme est une jeune fille vivant sur l’île fictive de Nollop, au large des côtes de la Caroline du Sud. L’île est nommée d’après Nevin Nollop, lettré et auteur du fameux pangramme anglais « The quick brown fox jumps over the lazy dog » (pour rappel, un pangramme est une phrase oulipienne, la plus courte possible, qui contient toutes les lettres de l’alphabet). Cette phrase lui vaut une adulation éternelle auprès des habitants qui l’ont inscrite au fronton d’une statue érigée en l’honneur de Nollop. Lorsque certaines lettres, mal fixées, commencent à tomber, le Haut Conseil qui dirige l’île y voit un message d’outre-tombe de Nollop et décide de les bannir de toute communication, orale ou écrite, sous peine de lourdes sanctions (réprimande publique, flagellation ou pilori, exil forcé).

Comme le roman est entièrement composé de missives que s’envoient les personnages, les lettres de l’alphabet disparaissent du roman même au fur et à mesure qu’elles tombent de la statue. Ella Minnow Pea et sa famille tentent donc de vivre dans un régime qui devient progressivement totalitaire et répressif ; paradoxalement, c’est les contraintes toujours grandissantes pesant sur la liberté d’expression des habitants qui vont souligner et décupler leur créativité langagière, puisqu’ils doivent sans cesse trouver de nouvelles périphrases et formules.

Mark Dunn est dramaturge ; il se plaît à s’amuser avec la langue et sa dimension orale, un plaisir qu’il sait transmettre au lecteur. Les personnages sont attachants ; le rythme est enlevé ; le fond même est une réflexion des plus intrigantes (et peut-être des plus nécessaires en ces temps qui courent) sur la manière dont notre pensée et ses modes d’expression, dont le langage et l’autorité (légitime ou non) sont intrinsèquement liés. La contrainte qu’il s’est imposée et qu’il applique au roman est la traduction langagière du totalitarisme et de la censure que les habitants de Nollop subissent, et fait ressentir au lecteur le même sentiment de panique sourde devant la disparition progressive du langage (le cadre insulaire, en huis-clos, est parfaitement choisi pour cela). L’idolâtrie du lettré Nollop conduirait ultimement au silence – du moins, si Ella Minnow Pea n’avait pas, ultimement sauvé (ou repris en main) le destin de l’île en créant un nouveau pangramme, plus court que celui de Nollop.

Quant au travail colossal qui est entré dans l’élaboration de cette traduction, où tenir compte des singularités stylistiques de l’auteur originel signifie créer un texte qui réponde aux exigences de la contrainte oulipienne tout en maintenant le sens et la progression – Marie-Claude Plourde s’en acquitte avec brio. Elle prend comme point de départ le pangramme de Perec (les anglophones ont leur saint oulipien, les francophones ont le leur) : « The quick brown fox jumps over the lazy dog » devient « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume ». Les contraintes linguistiques du français lui imposent de modifier l’ordre de disparation des lettres afin de rester au plus près de la progression des missives que s’échangent les habitants. Cependant, elle maintient la fin : les lettres qui restent sont L M N O P – c’est-à-dire la réduction phonétique du nom de la protagoniste en anglais, Ella Minnow Pea.

On ressent une véritable allégresse langagière chez la traductrice dans L’Isle lettrée. Pour les anglophones, une lecture parallèle du récit en anglais et de la version française est vivement conseillée car elle permet de relever les innombrables détails qui donnent à la traduction toute sa saveur – traduction qui se double donc constamment d’une réécriture inventive et jubilatoire.

 

AK Afferez

 


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A propos de l'écrivain

Mark Dunn

 

Mark Dunn est l’auteur de plus de trente œuvres théâtrales qui ont été produites un peu partout aux États-Unis et qui cumulent, ensemble, plus de 200 productions à travers le monde. Mark a été le récipiendaire de plusieurs prix nationaux en dramaturgie. Originaire de Memphis, il vit à Santa Fe avec son épouse Mary. Son premier Roman, Ella Minnow Pea, a remporté le prix Original Voices livre de l’année du Festival des Borders, a été finaliste en tant que livre de l’année de BookSense et a été sélectionné comme titre pour faire partie de la série Discover Great New Writers de Barnes & Noble.

 

A propos du rédacteur

AK Afferez

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Rédactrice

AK Afferez a grandi aux États-Unis et vit à présent à Lyon. Elle est écrivaine, traductrice, et blogueuse sporadique sur akafferez.wordpress.com. Dans la vraie vie, elle s’appelle Héloïse Thomas-Cambonie et poursuit des recherches sur la littérature contemporaine américaine.