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L'interrogatoire, Jacques Chessex

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 10.04.11 dans La Une Livres, Les Livres, Univers d'écrivains, Recensions, Grasset

L’interrogatoire, mars 2011. 158 p. 14 €

Ecrivain(s): Jacques Chessex Edition: Grasset

L'interrogatoire, Jacques Chessex


La voix de Chessex nous revient dans un très beau dialogue de l’écrivain avec son double inquisiteur. « Je suis peut-être un assassin qui se révélera d’un seul coup. Ou un saint, que Dieu montrera à Son heure ». Amant, fils, auteur, lecteur, homme, Chessex n’en finit pas de questionner l’autre en lui, dans cet « ouvert obscur » que le texte dévoile et voile à l’infini. Les deux Chessex se sont « emboîtés et appariés comme la figure et son écrit, ou comme réfléchit le miroir ».
Avec une grande douceur et une grande lucidité, il accepte cette « loi d’Interrogatoire » : « la voix questionne, je réponds ». Seul, l’écrivain affronte tous les plis et les revers d’une voix, conscience et juge à la fois,  qui cherche à le prendre en défaut. C’est avec courage qu’il fait face aux différentes figures de la mort qui lui sont soumises et auxquelles il renvoie le bonheur renouvelé de se voir accorder un nouveau jour, les artistes aimés, les femmes et l’érotisme, le labeur d’un artisan des mots qui cherche à être juste avec lui-même.

La voix-off le confronte à Dieu, au Christ, au protestantisme, au vice, au sexe, à la jalousie, au remords… Il doit répondre aux allégations de témoins de sa vie passée. Chessex en retour expose ses compagnonnages : de Thomas à Lazare, de Bacon à Giacometti, de Flaubert à Rousseau, de Giono à Blanchot. Il dit son amour de la manière d’un Céline ou d’un Goya et son désintérêt pour leurs sujets, son goût pour les caresses de langues, les sucs et les replis, les humeurs et les défauts. « Le vice est beau parce qu’il surprend, ne contrôle plus, défait, menace, culpabilise, ainsi suscite la vraie beauté ». Il affirme ses tares et ses goûts, dans une écriture où le je ne s’écoute pas, ne se met pas en scène. Chessex est sobre, violent, fou et sage.
Le livre se conclut sur l’image du personnage de son dernier livre Un Juif pour l’exemple, Arthur Bloch, et son effigie et son propre nom sur un char de carnaval où l’on célébrait à Payerne le souvenir de ce crime raciste de 1942. Se voir mort ne fragilise pas celui qui déchaîne les furies en son pays, au contraire, il y trouve la sagesse du dénuement. S’il prend congé de son interrogateur, il annonce par deux fois qu’il reviendra, c’est chose faite : « Je ne me moque ni de mourir, ni de la mort, ni de ma poussière de mort. Quelque chose en moi, qui parle de retour, me donne irrésistiblement la force de remonter de la poudre où je serai diffus à une espèce de parole, peut-être de voix, un souffle ».
Cette voix, ce souffle reviennent jusqu’à nous, livrant une richesse, une profondeur inégalées dans ce miroir où se reflète Chessex ; miroir qu’il tend également à chacun d’entre nous, par-delà la mort.

 

Myriam Bendhif-Syllas


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A propos de l'écrivain

Jacques Chessex

Jacques Chessex (né le 1er mars 1934 à Payerne et mort le 9 octobre 2009 à Yverdon-les-Bains) est un écrivain et peintre suisse de langue française. Il fut le seul écrivain suisse ayant reçu le prix Goncourt mais également le prix Goncourt de la poésie en 2004.

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.