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L’Île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès

Ecrit par Victoire NGuyen 15.11.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Zulma

L’Île du Point Némo, août 2014, 464 pages, 22,50 €

Ecrivain(s): Jean-Marie Blas de Roblès Edition: Zulma

L’Île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès

 

Poupées gigognes


Lady MacRae appelle au secours ses amis car le diamant Anankè, d’une valeur inestimable, a été dérobé. Son ancien amant, Martial Canterel, accompagné de ses amis John Shylock Holmes, Grimod, Miss Sherrington et bien sûr de Lady MacRae et de sa fille, malade, partent à la recherche du trésor perdu. Ils vont devoir traverser les mers et océans en navigables, en train, navires et autres transports les uns aussi insolites que les autres. Ils vont de surprises en surprises, d’aventures en aventures. Il va y avoir des morts, des méchants comme l’Enjambeur Nô qui dissimule ses crimes sous différents masques et identités.

Cependant, ceci n’est qu’une histoire, une intrigue parmi d’autres. Car au détour du chemin, le lecteur est subjugué par les rouleuses de cigares cubaines happées par les romans qu’on leur lit. Et l’auteur de nous confier qu’il s’agit là d’une stratégie pour augmenter leur productivité… Des pages se tournent et nous voilà devant l’affreux M. Wang, gérant de b@bil Books, un être pathétique aux pulsions sexuelles pathologiques. Il dirige une chaîne de montage de liseuses électroniques. Et que dire de ce couple formé par Carmen, une jeunette avide de sexe, et son époux, un vieil homme aux abois car il ne peut entrer en érection ? L’intrusion de Jean-Johnny Hercule, un « grand noir », va changer la vie du couple et permet à l’époux impuissant de se révéler… En bref, des personnages se côtoient et s’érigent en dignes figures romanesques tels que Nénuphar Renversé ou encore le docteur Mardrus ou Martyrio, la femme aux jambes en trop. Ils représentent le burlesque, le grotesque dans toute cette foire des vanités.

Le roman de Jean-Marie Blas de Roblès est doté d’une structure narrative en mille-feuilles. Les personnages et leurs péripéties rendent tantôt hommage aux héros de romans d’aventures tels que Long John Silver et son Hispaniola, ou encore Vingt Mille Lieues sous les mers et son capitaine Némo. Mais au-delà de ces romans qui régissent le récit aux multiples facettes, c’est tout un pan de la littérature classique qui est convoquée telle que Zola, Balzac et bien d’autres encore. Derrière cette convocation, c’est aussi une certaine attitude que l’auteur fustige : le vite lu, la littérature de gare et surtout le mépris de certains types de lecteurs pour le classique à l’heure du numérique :

« En clair, si les textes inclus dans la liseuse étaient tous du domaine public, il ne fallait pas compter y trouver La Comédie humaine ou Les Rougon-Macquart en collection complète, annotée, illustrée et agréable à lire. Les éditeurs historiques de Balzac et de Zola en auraient attrapé des boutons de fièvre ».

Ainsi, à travers un récit à étages et loufoque, c’est une critique acerbe à l’endroit des lecteurs qui préfèrent le présent à la contemplation des œuvres classiques qui seules sont capables de doter et de consolider la pensée. Mais pas seulement. L’Île du Point Némo est une réflexion sur la littérature et la survivance des œuvres littéraires comme patrimoine mondial. A l’heure de la numérisation des textes par certains sites, l’auteur lance ici un signal d’alerte et somme à la vigilance. Pas seulement pour la littérature mais pour l’ensemble des domaines touchant à la science qui détruit la nature. Il envisage des solutions à long terme et émet des hypothèses quant à la pertinence (peut-être) de certains projets comme la bioserre, un nouvel Eldorado ou utopie à l’heure des revendications menées par le mouvement des Décroissants et des Anonymous. Ils sont ici évoqués de façon sous-jacente derrière un slogan de choc : « Knowledge is free ! / We are legion. / We do not forgive. / We do not forget. / Expect us ». La bioserre, paradis de court durée, est aussi un hommage fervent rendu aux classiques, les maîtres-penseurs comme Rabelais, Thomas Moore ou encore Voltaire. Notre temps a donc besoin du passé pour le guider.

Mais le sérieux côtoie le farcesque comme toujours chez Jean-Marie de Roblès. En effet, l’auteur exploite les clichés pour dégager l’humour qui en découle. Ainsi travaille-t-il sur le mythe de l’Asiatique, âpre au gain. Il associe le sexe de l’Africain à un nom cliché Jean-Johnny Hercule pour appuyer sur sa puissance sexuelle. Par ce procédé, il défait les idéologies racistes pour en faire des figures bouffonnes destinées à faire rire.

L’Île du Point Némo est presque un roman à thèse dans lequel derrière la légèreté et l’humour, l’auteur s’interroge sur les grandes avancées technologiques de son temps mais aussi sur le rapport de l’homme à son environnement. Il constate, observe et jette à la figure de ses semblables des réflexions et des actions menées par des êtres en marge de la société mais plus que jamais proches de la réalité d’un monde qui chavire. Les messages implicites contenus dans ce roman sont comme des signaux de détresse lancés par des habitants du point Némo « (…) l’endroit de l’océan le plus éloigné de toute terre émergée. (…) Juste un point sur la mer… »

 

Victoire Nguyen


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A propos de l'écrivain

Jean-Marie Blas de Roblès

 

Ecrivain mais également archéologue, Jean-Marie Blas de Roblès est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles et romans. Il aime à faire s’entrecroiser l’Histoire et la fiction pour inventer d’autres mondes possibles et emporter le lecteur dans un questionnement philosophique. Membre de la Mission Archéologique Française en Libye, il a participé pendant quinze ans aux fouilles sous-marines de Leptis Magna et d’Apollonia. Il a publié plusieurs fictions aux éditions Zulma et quatre ouvrages d’archéologie dans la collection qu’il dirige aux éditions Edisud. Son roman, Là où les tigres sont chez eux, a obtenu le prix Médicis en 2008.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.