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L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk

Ecrit par Benjamin Dias Pereira 18.09.14 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Le Tripode, Pays de l'Est, Roman

L’homme qui savait la langue des serpents, traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier, 440 p. 23,00 €

Ecrivain(s): Andrus Kivirähk Edition: Le Tripode

L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk

 

À travers fables et légendes, Andrus Kivirähk nous propose avec ce roman de revenir sur tout un pan de l’histoire et du folklore estoniens, d’une culture qui s’efface peu à peu et subit au XIIIe siècle les apports et les assauts des Germains venus christianiser les contrées sauvages de la Baltique.

Au moment où notre intrigue commence, la forêt se dépeuple, les habitants préférant rejoindre le village et la prétendue civilisation. La solitude gagne ainsi les arbres et le jeune Leemet devient l’un des seuls représentants de ce peuple sylvestre qui vit en harmonie avec la faune et la flore. Il est alors entouré de son oncle, dont le dernier héritage fut justement l’apprentissage de cette langue des serpents – langage universel qui permet de communiquer avec les animaux –, de sa mère et de sa sœur, qui à défaut d’homme s’est éprise d’un ours – autre plantigrade de la forêt –, d’un vieux fou gardien des anciens cultes et enfin de Tambet qui déteste notre héros, de sa femme et leur fille qui est plutôt insipide aux yeux de l’adolescent. Et que serait Leemet sans Ints, son ami, un serpent avec qui il s’aventure à l’orée du monde moderne, espionner ces villageois qui l’intriguent et leurs coutumes qu’il méprise autant qu’elles le fascinent.

« Mais les gens dégénèrent, et les peuples aussi. Ils perdent leurs crocs, ils oublient la langue des serpents – et à la fin des fins, les voilà tout tranquilles, tout voûtés, en train de couper de l’herbe à la faucille » (p.40).

C’est avec beaucoup d’humour et de satire que l’Estonien nous conte la fin d’un monde, d’une société en décadence, qui sombre paradoxalement dans la modernité et s’oublie ainsi. Sous cet imaginaire farfelu et ces plaisanteries grinçantes, L’homme qui savait la langue des serpents nous amène donc à réfléchir sur la mondialisation qui nous entoure et nous contraint à délaisser une partie de notre identité si nous ne voulons pas vivre en marge, seul et reclus, car Andrus Kivirähk décrit aussi d’une certaine façon ce besoin d’appartenir à un groupe.

« Sûrement que le village m’aurait gobé, m’aurait avalé, m’aurait lentement digéré comme un gigantesque reptile, une Salamandre étrangère et hostile » (p.149).

Mais ce village présenté comme si moderne nous semble à nous très archaïque, et le conteur hors pair qu’est Kirarähk  place en fait le lecteur dans une double ironie. Son traducteur, Jean-Pierre Minaudier, met ainsi en lumière les événements au vu de l’histoire actuelle de l’Estonie, un pays longtemps dominé par des puissances étrangères et plus récemment par l’Empire russe puis l’Union soviétique, et où ressurgissent aujourd’hui des courants de pensée nostalgiques et nationalistes vantant les valeurs traditionnelles et rurales propre à l’ancienne Estonie, mais elles-mêmes héritées des peuples germains.

« Le monde change, il y a des choses qui sombrent dans l’oubli, d’autres émergent. Les mots des serpents ont fait leur temps, un jour aussi viendra où ce monde moderne tombera dans l’oubli avec ses dieux et ses chevaliers, et les hommes trouveront quelque chose de nouveau » (p.420).

Qu’est-ce que l’identité d’un peuple, d’une nation alors ? Puisque celle-ci se trouve sans cesse en perpétuel renouveau, une venant remplacer l’autre. Même la langue, qui en Estonie fait la fierté des habitants par ses origines ouraliennes et non indo-européennes, finirait-elle un jour par tomber en désuétude ?

On ne comprendra peut-être pas toutes les subtilités développées par son auteur mais L’Homme qui savait la langue des serpents reste un roman historique teinté de fantastique magistral, un conte philosophique drôle où l’humour tient la part belle à une réflexion plus profonde et jamais trop présente.

 

Benjamin Dias Pereira


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A propos de l'écrivain

Andrus Kivirähk

 

Romancier, nouvelliste et auteur de livres pour enfants, Andrus Kivirähk est né en Estonie en 1970. Véritable phénomène littéraire dans son pays, il a su conquérir un large public. L’homme qui savait la langue des serpents est son premier livre traduit en français et a reçu en 2014, le Grand Prix de l’Imaginaire roman étranger.

 

A propos du rédacteur

Benjamin Dias Pereira

 

Rédacteur

Benjamin Dias Pereira a étudié l’Histoire avant d’en revenir à la littérature. Amoureux du monde et des cultures étrangères, les livres sont pour lui une invitation au voyage et à la découverte, aussi bien dans l’espace que dans le temps, de manière physique ou intérieure.