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L’homme qui entendait des voix (1), par Eric Dubois

Ecrit par Eric Dubois 14.03.17 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

L’homme qui entendait des voix (1), par Eric Dubois

 

Il ne sait pas comment. Comment tout ça a commencé. Le temps passé filtre les pas erratiques, les déconvenues. Il ne sait pas comment. Comment tout ça est venu. Une espèce de schizophrénie.

La maladie mentale, c’est quelque chose d’imprévisible, dans une famille. On ne songe pas un instant qu’un de ses proches va en souffrir. Il s’appelle X. Un jeune homme lambda. Le XXème siècle approche de sa fin. Il est X parmi les X.

 

X dans les années 90.

« Chéri, je sais que tu es propre, je te fais confiance ! T’es pas obligé de mettre la capote ! » lui a dit, un jour, une prostituée occasionnelle, du côté de la Gare de l’Est, lorsqu’il devait, alors jeune adulte, satisfaire des besoins sexuels urgents. Combien de seins, de cuisses, de vulves a-t-il pu connaître, dans ces années-là d’amours tarifés ?

 

X dans les années 90.

N’est-ce pas Annie, qui n’était pas une pute, rencontrée par hasard dans un bistrot à Vincennes, qu’il avait aussi baisée derechef, dans son petit studio rue Oberkampf, sans protection ? Ah ! Annie, qui n’aimait pas ses amis juifs et maghrébins et le lui faisait comprendre : « Tu as de drôles de fréquentations ». Cette jeune vendeuse en boulangerie, venue de Saumur, aimait prendre le métro, armée d’un gaz lacrymo, au cas où elle se serait fait attaquer. Elle a plaqué X, un jour, sans explication ou presque du genre je préfère qu’on reste amis. Quelques semaines, plus tard, il a fait le test du dépistage. Résultat : séronégatif.

 

X dans les années 90.

Auparavant, il s’était fait emprunter sa Carte Bleue (parce qu’il n’avait pas assez d’espèces sur lui), par deux jeunes dealers, installés dans une chambre d’hôtel minable, sous la menace d’une arme de poing (qu’il n’a jamais vue ! Bluff ?) et qui lui avaient soutiré 3000 francs. Quel naïf ! C’est un peu cher pour une barrette de shit ! Auparavant, il avait passé seize heures en garde à vue, au Quai des Orfèvres, pour possession de substances prohibées, deux boulettes.

Le fait d’armes de deux flics pour lui faire peur encore. Tout cela avant que sa vraie vie ne commence. Tout cela avant ses trente ans. Tout cela, avant des manifestations exacerbées de sa conscience.

Reprenons ! Ça va trop vite !

 

X dans les années 90.

La vie n’a pas de plan préétabli, de schéma directeur. La vie se charge de nous mener là où elle veut, sans qu’on y décide quelque chose. Tout est question de voix, d’appels, de commandements internes. Le fleuve cru emporte nos immondices, nos pessimismes, nos beautés retranchées et nos rêves essorés par un quotidien terne et sans événements majeurs ou si peu. Le fleuve contigu des années, métaphore usée pour désigner l’immobilité mobile d’un temps, en fait, fragmenté, concassé en blocs disjoints, en dehors de toute logique véritable, semble couler en nous, apparemment et on veut bien y croire à l’existence magique de ce palimpseste que nous pensons sans cesse écrire et réécrire.

 

X dans les années 90. Il se croyait laid. Il se croyait sans intérêt.

Il travaillait dans une société de marketing. Employé de bureau, il était la tête de turc de certains de ses collègues, une victime toute désignée d’un bizutage intempestif. Rien de méchant, apparemment, ils le considéraient comme un « ami », qui fait rire, certes, un pitre dépressif, mais un « ami ». Ils l’aimaient à leur manière et il les aimait. Ils buvaient et mangeaient ensemble, la semaine et le week-end parfois. Pourtant, avec amour, ils l’humiliaient dans leurs jeux sadiques. Ils pouvaient chaparder sa carte d’identité, momentanément, en y inscrivant « Petite bite » (et eux en avaient-ils vraiment une grosse ?), cacher son sac à dos dans les buissons du parking, à l’extérieur, le scotcher dans l’entrepôt, avec du gros ruban adhésif qu’on emploie dans les entreprises pour emballer des paquets, sur un plateau tournant, qui filme les palettes.

 

X dans les années 90. Il se croyait laid. Il se croyait sans intérêt. La tête de l’emploi. Et pas envie d’être viré ! Et pas envie du scandale !

Ça a commencé comme ça, sans doute. Il se cachait dans les toilettes pour préparer des joints qu’il fumait caché dans un recoin de l’entrepôt, à l’abri des regards. Besoin de s’éloigner de la réalité, pour peu que le mal-être patent le confine à une faim d’absolu. Pierre, l’un de ses bourreaux, se vantait auprès de ses collaborateurs, de ses aventures féminines, de ses exploits sexuels. Le bagout facile, le regard bleu acier scrutateur, une carrure de surfeur caricatural mêlé à un esprit de beauf moyen, tout lui semblait si facile lorsqu’il arrivait au travail, monté sur sa moto Japonaise, chevalier bruyant d’une fin de siècle voyante. C’était encore l’ère des battants tapageurs, reliquats post-Tapie, champions complices du système, symbole outrageants d’un capitalisme déjà incontrôlable et immoral. Pierre exerçait un certain ascendant sur les autres, de par ses plaisanteries qui fusaient ça et là pour mieux valoriser son charisme de coq Franco-Italien et de par son attitude « cool », sportive et saine. L’autre, toujours, l’autre qu’on ne comprend pas vraiment, aux antipodes de ce qu’on attend d’un individu normal, attendu.

 

X dans les années 90. Il se croyait laid. Il se croyait sans intérêt. La tête de l’emploi. Et pas envie d’être viré ! Et pas envie du scandale !

Comment tout ça a commencé ? Il se pose la question depuis presque deux décennies. Du plus loin qu’il puisse se souvenir, il s’est toujours senti décalé. Il ne peut pas parler d’un mal-être constant mais plutôt d’une indécision permanente. Chaque douleur comme le mortier d’une autre. Il y a vingt ans, il en avait à peine conscience. Il avait juste conscience que sa propre existence pouvait devenir un handicap. Avant même que certains symptômes puissent apparaître, un certain vide, une certains vacuité le laissaient sans défense aussi souvent que son poids imprimait sa marque indélébile. Impossible de tenter de fuir. Impossible de se délester de sa charge émotionnelle. Il se débarrassait de sa timidité en usant de subterfuges que sont l’alcool et le cannabis. Le vendredi soir, après une semaine de travail accomplie non sans un certain stress masochiste, il payait des tournées à Thomas qui le secondait dans ses tâches, à Pierre et à Antoine qui les rejoignaient ensuite dans la brasserie, pas très loin de la boîte, avant de dîner chez Thomas et sa copine Lola. Ils n’avaient pourtant que très peu de centres d’intérêt, en commun. Ils partageaient une existence de jeunes adultes actifs.

 

X dans les années 90. Il se croyait laid. Il se croyait sans intérêt. La tête de l’emploi. Et pas envie d’être viré ! Et pas envie du scandale !

« Arrête de baiser des putes ! » Il avait commis l’erreur naïve et maladroite de leur parler de ses errements. Il ne voulait rien cacher, persuadé que sa sincérité le servait.

 

X dans les années 90. Il se croyait laid. Il se croyait sans intérêt. La tête de l’emploi. Et pas envie d’être viré ! Et pas envie du scandale !

Comment céder aux vertiges qui ensommeillent ? Comment rétablir la vérité des faits ? Tout est confus. Il garde du passé une image fixe. Et comme il ne veut pas confronter ses souvenirs à ceux des témoins perdus de vue, depuis longtemps, il doit rassembler ça et là des morceaux épars. Il ne sait comment tout a commencé.

 

X dans les années 90. Il se croyait laid. Il se croyait sans intérêt. Il ne sait comment tout a commencé.

Peut-être, en 1996, avec Myriam, jeune femme de trente ans, séparée, en instance de divorce, 2 enfants en bas âge ? Peut-être est-ce précisément cette année-là, quand il entendit les voix, les premières voix et qu’elles se sont presque tues, depuis. Deux ans auparavant, son licenciement pour motif économique fut libérateur. Il quitta un environnement malsain. Il quitta sans regret une entreprise où il avait su évoluer mais dans laquelle il n’avait pas eu sa place. Après plus de six ans de bons et loyaux services, comme on dit, dans la formule consacrée, il se retrouva chômeur de longue durée. Il fait toujours des rêves étranges à ce sujet : il est toujours dans cette boîte. Le décor a changé mais le personnel reste le même. Tout est confus : l’a-t-on réintégré ou n’est-il jamais parti ? Le réveil lui confirme les années passées et que ce n’est qu’un rêve récurrent comme un autre qu’il fait souvent dans lequel il repasse l’examen du bac (qu’il n’a pas eu) sans avoir les résultats en les cherchant vainement de manière kafkaïenne d’un bureau à un autre.

 

X dans les années 90. Il se croyait laid. Il se croyait sans intérêt. Il ne sait comment tout a commencé.

« Arrête de baiser des putes ! » « J’aime pas tes amis » « Ici y a que des gris ! »… il ne veut pas retenir de ces années tout le fiel acerbe de faux-amis qui pensaient le comprendre mais ne le comprenaient pas : amis, petites amies, vagues connaissances, collègues de travail. Ses vrais amis, il les voyait de temps à autre. Il y avait Julien. Babos Velvetien, rencontré début des années 90 dans un club de vacances pour jeunes, il pratiquait une sorte de nonchalance étudiée dans la consommation expérimentale de certaines drogues. Il parvenait toujours à rebondir, protégé par des parents qui veillaient à ce que ses excès ne le conduisent pas au bord d’un gouffre insondable. Il l’entraînait dans ses frasques hallucinées et ils refaisaient le monde un peu à la manière de Don Quichotte et de Sancho Pança. A certaines heures, reviennent en surface de l’être, des souvenirs, qu’on pensait enfouis pour toujours. Il est des soirs où l’abîme est si proche qu’il faut un don d’équilibriste pour ne pas tomber. Mais certains soirs, la brise du monde est comme une écharpe étoilée. Il faut toujours avoir présent à l’esprit, le monde. La vie ne le remplit pas d’aise. Elle l’étourdit par moments. Julien invoquait les esprits de la fête. Julien attirait toujours autour de lui les plus belles filles. Et ça il le savait, Mais il ne lui disait rien. Lui, il avait son monde, aussi, sa vie.


Éric Dubois


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A propos du rédacteur

Eric Dubois

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Eric Dubois est né en 1966 à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages de poésie dont  entre autres « L’âme du peintre » ( publié en 2004) ,  « Allée de la voûte »(2008), « Les mains de la lune » »(2009), « Ce que dit un naufrage »(2012) aux éditions Encres Vives, « Estuaires »(2006) aux éditions Hélices ( réédité aux éditions Encres Vives en 2009), « C'est encore l'hiver »(2009) , « Radiographie » , « Mais qui lira le dernier poème ? » (2011) sur www.publie.net, « Mais qui lira le dernier poème ? » aux éditions Publie.papier, « Entre gouffre et lumière » (2010) chez L'Harmattan ,« Le canal », « Récurrences » (2004) , « Acrylic blues »(2002) aux éditions Le Manuscrit. Participation à de nombreuses revues.  Textes inédits dans les anthologies  Et si le rouge n 'existait pas ( Editions Le Temps des Cerises, 2010) et Nous, la multitude ( Editions Le Temps des Cerises, 2011), Pour Haĩti ( Editions Desnel, 2010) , Poètes pour Haĩti (L'Harmattan, 2011), Les 807, saison 2 ( Publie.net, 2012), Dans le ventre des femmes ( Bsc Publishing, 2012) ... Responsable de la revue de poésie en ligne « Le Capital des Mots ». Blogueur : « Les tribulations d'Eric Dubois ».

 

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