Identification

L’historien et le romancier : Benjamin Stora et Alexis Jenni face à la mémoire de la guerre d’Algérie

Ecrit par Farid Namane 28.04.16 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

L’historien et le romancier : Benjamin Stora et Alexis Jenni face à la mémoire de la guerre d’Algérie

« Pour l’homme, le passé ressemble singulièrement à l’avenir. Lui raconter ce qui fut, n’est-ce pas presque toujours lui dire ce qui sera ? »

Honoré de Balzac, La Recherche de l’Absolu

 

Dans la récente réédition du livre Le Transfert d’une mémoire (1) de Benjamin Stora, on trouve un entretien, sous le titre Les Mémoires Dangereuses, entre l’auteur (Stora) et l’écrivain Alexis Jenni (prix Goncourt 2011) à propos de la place de la « guerre d’Algérie » à l’époque contemporaine. Dans ce long entretien, l’écrivain et l’historien décortiquent l’actualité sociopolitique française et son rapport à l’histoire et à la mémoire de la « guerre d’Algérie ». Cet entretien a le mérite de confronter deux manières de voir les choses ainsi qu’une analyse de l’histoire passée et récente, ce qui permet d’avoir de multiples angles d’analyse. La relation ambigüe que la France a entretenue – et entretient – avec cette guerre, a-t-elle une répercussion sur la société française notamment dans les milieux immigrés ? Oui, dira Benjamin Stora : cette guerre a pendant longtemps été refoulée dans l’oubli « programmé » par la politique française, et ses conséquences ne cessent de refaire surface dans la société française contemporaine.

Pendant longtemps on a refusé de nommer cette guerre : ce n’est qu’en 1999 qu’on a voté une loi remplaçant le terme « événement » par « Guerre d’Algérie ». Pendant une quarantaine d’années, on fuyait la réalité à travers des paraphrases, des formules alambiquées afin de ne pas regarder en face ce passé qui ne cesse de refaire surface. Pour l’écrivain Alexis Jenni, « cette guerre terrible […] est si difficile à raconter » (2). Elle est difficile à raconter car elle est restée longtemps sans nom (3) ; la nommer c’est prendre position (4).

Pour Benjamin Stora, les nouvelles générations en France ignorent la guerre d’Algérie parce qu’elle est mal enseignée et de nombreux thèmes et pratiques (surtout les clichés) ayant existé durant l’Algérie coloniale refont surface dans la société française actuelle. Il affirme que « la société française n’a pas mémorisé l’histoire coloniale. Cette histoire du Sud n’était pas vraiment intégrée à l’histoire intérieure française. La France se considérait comme le centre d’une histoire profondément européenne, occidentale, absolument pas comme partie prenante d’une histoire venant de l’Afrique ou du monde Arabe » (5). Le problème de l’enseignement de l’histoire coloniale en France conduit certainement à une méconnaissance d’une partie de l’histoire nationale française mais aussi de l’histoire d’une partie du peuple français issue de l’immigration, des fils de harkis, pieds-noirs, etc. Pour l’écrivain Alexis Jenni, on doit agrandir l’enseignement de l’histoire en France en s’ouvrant plus vers le Sud qui fut, jadis, une partie de l’empire colonial français, voire même de la France (si on prend l’Algérie comme trois départements français). Il souligne à propos de cela : « celle-ci [la guerre d’Algérie] n’est toujours pas racontable dans son ensemble, le récit en est encore impossible. Et en l’absence d’un récit global, nous fantasmons sur des choses très simplifiées. Cet épisode est comme relégué à la périphérie de notre histoire, alors qu’il est fondateur de ce que nous vivons […] si l’on veut sortir de cette crise identitaire où nous sommes, il faut agrandir l’histoire de France. Pour que nous puissions avoir une histoire commune avec tous ceux qui composent la France, et pour empêcher que se perpétuent ces tensions dues à un passé impossible à raconter ». C’est par la voie de l’enseignement qu’on peut donc passer à une étape dans les relations algéro-françaises mais aussi dans la société française elle-même.

Si on prend en considération le rapport très étroit entre mémoire et histoire de la guerre d’indépendance algérienne dans les deux sociétés (algérienne et française), on peut dire que cette mémoire est toujours présente en une absence presque totale d’un quelconque oubli. Selon le philosophe Paul Ricœur, dans son article interrogateur Le pardon peut-il guérir ? (6), pour parvenir au pardon il faut remplacer ce qu’il appelle « l’oubli de fuite », qui est une sorte d’oubli où l’on ne cherche pas à savoir tout en fuyant ses souvenirs, par « l’oubli actif » qui consiste en une association de l’autre, de cet ancien adversaire, dans ce travail de mémoire, cela va mener au pardon. Selon Ricœur : « le pardon accompagne l’oubli actif, celui que nous avons lié au travail de deuil ; et c’est en ce sens qu’il guérit. Car il porte non sur les événements dont la trace doit être protégée, mais sur la dette dont la charge paralyse la mémoire et par extension la capacité de se projeter de façon créatrice dans l’avenir » (7). Dans ce sens, le dialogue entre Benjamin Stora et Alexis Jenni est à prendre en considération dans le sens où il propose des pistes de sortie de cet oubli de fuite qui caractérise la société française (du moins une majeure partie de la génération actuelle) tout en prenant en considération son rapport à la « guerre d’Algérie » : un travail sur la société est nécessaire dans ce genre de relation au passé notamment en ce qui concerne la « guerre d’Algérie » qui concerne la société française et algérienne à la fois. Dans ces deux sociétés, le rapport au passé n’est pas le même. Le même événement est perçu différemment : tout en s’appuyant sur l’analyse de Paul Ricœur (8), la société française vit ce que le philosophe a nommé « le défaut de mémoire » qui est ce sentiment qui pousse certains à une « hantise de leur propre passé », tandis que la société algérienne vit « le trop de mémoire » où les individus apparaissent « comme s’ils étaient hantés par le souvenir des humiliations subies lors d’un passé éloigné ». Et pour parvenir à une analyse objective, neutre et dépourvue de tout rapport idéologique ou affectif à son passé, on doit opter, comme le suggère P. Ricœur, pour un « usage critique de la mémoire ».

L’entretien de Benjamin Stora et d’Alexis Jenni ouvre des pistes et propose des itinéraires à emprunter afin de parvenir à un nouveau regard sur le présent à travers un regard critique et constructeur sur le passé : pour y parvenir, on doit associer les deux parties ayant participé à la guerre afin que cet usage critique puisse avoir lieu. Pour comprendre la guerre d’indépendance algérienne on doit, selon Stora, faire une analyse en amont qui va nous remonter jusqu’aux premières heures de la colonisation. Il en est de même pour la compréhension du présent qui nous oblige à remonter jusqu’à la guerre d’indépendance. On a vu comment certains historiens, sociologues, anthropologues, etc. font le lien entre la décennie de la guerre civile en Algérie et la guerre d’indépendance afin d’essayer de comprendre et d’expliquer la violence du moment présent par celle du passé récent ou lointain. C’est dans ce sens que l’entretien d’Alexis Jenni et Benjamin Stora oriente le débat afin de comprendre certaines violences dans la France d’aujourd’hui : ce thème est ensuite décortiqué par Benjamin Stora dans le livre Le Transfert d’une mémoire qu’il vient de rééditer, précédé de ce débat fructueux.

 

Farid Namane

 

(1) Benjamin Stora, Le Transfert d’une mémoire, précédé de Mémoires Dangereuses (entretien avec Alexis Jenni), Albin Michel, 2016

(2) Benjamin Stora avec Alexis Jenni, Les Mémoires Dangereuses, entretien précédant une réédition duTransfert d’une mémoire, Albin Michel, 2016, p.16

(3) Cette expression est employée pour la première fois par l’historien (écrivain ?) américain John Talbott aux années 1980

(4) En Algérie on emploie le terme « Révolution », « Guerre d’indépendance nationale », « Guerre de libération », etc., et en France, on emploie fréquemment l’expression « Guerre d’Algérie », « La guerre en Algérie », « Opération de maintien de l’ordre », etc. L’expression qu’on utilise nous place parfois dans un camp ou dans un autre

(5) Benjamin Stora, op cit, p.19

(6) Paul Ricœur, Le pardon peut-il guérir ? in revue Esprit, Mars-Avril, 1995, p.77-82

(7) Ibid, p.82

(8) Paul Ricœur, Le pardon peut-il guérir ?, op cit

  • Vu : 3065

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Farid Namane

 

Farid Namane, pour me présenter :

J'ai fait une licence de littérature française à l'université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou (Algérie 2012) puis une Maîtrise et un Master (2014) en Lettres Modernes à l'université Paris 3 Sorbonne Nouvelle. Je travaille spécialement sur la littérature francophone (Maghreb Afrique). Actuellement je suis doctorant en Littérature et civilisation française à l'université de Lorraine : mon sujet est autour de l'écriture de la guerre d'Algérie dans la fiction romanesque contemporaine.