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L'histoire d'Horacio, Tomás González (2 recensions)

Ecrit par Emmanuelle Caminade, Valérie Debieux 10.10.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Roman, Amérique Latine, Carnets Nord

L’Histoire d’Horacio (La historia de Horacio), trad. espagnol (colombien) Delphine Valentin, septembre 2012, 224 p. 17 €

Ecrivain(s): Tomás González Edition: Carnets Nord

L'histoire d'Horacio, Tomás González (2 recensions)

 

Recension 1

 

Après nous avoir fait découvrir Tomas Gonzalez, figure importante de la littérature colombienne contemporaine, en éditant son premier roman Au commencement était la mer, dans sa traduction française, les éditions Carnets Nord publient maintenant L’histoire d’Horacio sorti en Colombie il y a déjà douze ans. C’est un livre très différent, s’affirmant presque comme l’antithèse du premier qui retraçait la tragédie de la solitude d’un couple, inscrite dans la violence mortifère du contexte colombien d’une époque, et dénonçait l’utopie de la recherche d’un paradis perdu. Car si ce roman a toujours comme toile de fond la Colombie, objet au passage de nombreux coups de griffe de l’auteur, il nous fait entrevoir au contraire la possibilité d’un paradis sur cette terre où l’on peut « observer Dieu depuis ses latrines » (p.65).

Le narrateur nous conte les derniers moments d’Horacio, ce héros si sensible et tremblant dont on sait d’emblée qu’il va mourir d’un infarctus à quarante-neuf ans. Et pourtant, malgré la mort toujours présente, dans la réalité comme dans ses cauchemars, son amour insensé de la vie illumine chaque page de ce livre plein de vitalité qui maintient l’équilibre entre l’ombre et la lumière, car Horacio vibre comme « un formidable diapason d’émerveillement et d’angoisse » (p.99). A l’instar de son frère Alvaro, « les portes de la perception » sont toujours chez lui « grandes ouvertes » (p.54), et il réussit à saisir cette lumière divine reflétée dans la nature et les animaux, jusque dans les objets les plus simples, mais aussi dans cet amour qui sans cesse affleure entre les êtres qui peuplent son univers. Et le lecteur entre tout de suite dans cette atmosphère haute en couleurs baignant son quotidien le plus trivial, conquis par le monde concret d’Horacio mais aussi par la sensibilité poétique de ce personnage, par son aptitude à décoller, à établir un lien avec l’au-delà…

Horacio aime la tribu bruyante des femmes de sa maison dont les cris et les rires le rassurent, il apprécie les plaisanteries et les grossièretés de son fils Jeronimo, un adolescent teigneux insupportable, et aime profondément ses frères si généreux, toujours prêts à discuter avec lui ou à l’aider. Il s’enivre de « l’odeur de la pluie, du miel de canne, du fumier chaud et de la canne à sucre » (p.70), est fou de sa femme Margarita qui flotte « au milieu de ses songes comme dans un estuaire » (p.50) et dont le corps le transporte au paradis, voue un amour possessif à ses deux vaches aux longs cils dont l’œil « très brillant » semble « un miroir où se [tient] la Création toute entière » (p.43), tout comme à sa « Volkswagen noire », acquise dans des conditions douteuses, « dont les vitres [reflètent] les premiers rayons du soleil » (p.9). Et il aime par-dessus tout ses antiquités qu’il collectionne et entrepose dans son garage, les peintures de Vierges surtout, « avec un penchant pour celles où, le regard vers le haut, les Vierges [paraissent] sur le point de s’élever ou de s’évanouir » (p.11).

L’histoire d’Horacio résonne ainsi comme un hymne à la vie s’inscrivant dans une vaste méditation sur le temps, annoncée dès l’épigraphe du livre, une citation de Yi King ayant inspiré semble-t-il à l’auteur sa structure narrative. Un hymne habilement entonné par ce sympathique héros et sa famille solidaire comportant au moins deux écrivains (même si le second n’écrit pas), deux philosophes ou poètes auxquels on serait tenter d’ajouter un troisième, Elias, Alvaro et Horacio apparaissant comme une sorte de trinité fraternelle incarnant la voix de l’auteur, sa vision du monde, de la vie  et de l’écriture.

« La vie est un fil continu… » (p.48) dicte l’écrivain Elias à son frère Horacio, et toute la construction de ce roman, qui pourtant ne s’étale que sur quelques mois, va habilement permettre d’en donner l’impression en dilatant l’instant. Une construction qui vise à transformer les « étapes du devenir en voyage jusqu’au ciel » « en habitant entièrement chaque instant » (épigraphe de Yi King).

Le temps avance lentement dans ce récit où il ne se passe pas grand-chose outre les petits événements répétitifs de la vie et de la mort, mais la chronologie n’en est pas strictement linéaire, le narrateur remontant dans le passé ou anticipant sans cesse l’avenir, comme un démiurge ayant une vision globale du temps, permettant ainsi paradoxalement d’intégrer vie et mort dans ce fil continu en relativisant leur importance.

Et sur cette chronologie en pointillés, rythmée par des retours réguliers au pré des vaches, par les cycles de la fécondation et du vêlage scandant l’éternel renouveau, se greffent aussi les vagabondages permanents de l’esprit et de l’imagination d’Horacio : un flot de réflexions chaotiques et d’images marquantes donnant une prodigieuse intensité au récit.

Thomas Gonzalez réussit à « écrire directement avec le cœur et les sentiments sans jamais perdre la qualité de la texture de la langue » (p.54). Son écriture à la fois triviale et poétique, très drôle du fait de ces décalages et de ces sauts du coq à l’âne suivant le monologue intérieur du héros, semble avoir trouvé le chemin difficile « vers la simplicité du langage, où les mots apparaîtraient aussi naturellement que la mousse sur les pierres » (p.132). L’auteur sait « envoûter [le lecteur] par l’abondance et la fécondité des images » (p.38) et son style très visuel, très coloré, possède des qualités cinématographiques manifestes, d’autant plus qu’il démontre un sens du rythme évident, sachant alterner accélérations en juxtaposant des phrases courtes, concises et volontiers elliptiques et décélérations en développant les nombreuses rêveries poétiques dans une sorte d’état d’apesanteur. Un style qui culmine au chapitre 3 dans la scène apocalyptique et délirante du vêlage du veau mort-né, digne d’un film de Kusturica.

Et après cet échec éprouvant de la vie, Thomas Gonzalez réussit à maintenir la tension dans le très beau chapitre suivant consacré à la mort de l’écrivain Elias, le frère aîné d’Horacio. Un chapitre très émouvant célébrant la renaissance par l’écriture.

Malheureusement, le livre s’essouffle un peu dans les deux derniers chapitres (une soixantaine de pages environ) et l’on regrette que l’auteur fasse trop traîner la mort d’Horacio, rendant pesants les procédés que l’on percevait comme habiles au début, au lieu de nous laisser sur ce magnifique chapitre 4 qui éclaire ce contraste entre son premier roman datant de 1983, un roman très sombre – nourri de la mort de son frère dans des circonstances tragiques – et ce lumineux monde d’Horacio, publié dix-sept ans après, qui semble délivrer une leçon de vie :

Elias « enfermé dans sa chrysalide d’horreur (depuis la mort de son fils) pour renaître plus de dix ans plus tard, lorsqu’il écrivit un livre » (p.137), et dont toute la vie fut un « zigzag » entre l’ombre et la lumière, s’avère en effet un bel exemple. Car « avec les années, les sommets du côté illuminé étaient toujours plus longs et plus nets », il « avait vomi le fruit de l’arbre du bien et du mal et avait retrouvé le Paradis terrestre » (idem) : une belle épitaphe !

 

Emmanuelle Caminade

Recension 2

Colombie, Envigado, mai 1960. Une famille, celle d’Horacio. Une épouse, six filles, un fils, une femme de service, un valet, trois frères, des belles-sœurs ainsi que des neveux et nièces. Tous vivant les uns à proximité des autres. Liés par le sang, proches par le cœur. Un véritable clan, avec, parfois, pour fond sonore des échanges de gros mots et des invectives.

Au centre de cette souche, un homme, Horacio. Convivial, généreux et chaleureux. Fumeur invétéré, allumant cigarette sur cigarette. Amoureux de ses deux vaches qu’il surveille avec une attention de chaque instant. Ensorcelé par ses antiquités qu’il achète à de vieux curés et entasse dans son garage, ne pouvant se résoudre à les revendre. Epris de sa Volkswagen noire. Parieur hippique invétéré. Souvent à cours d’argent, jamais à cours de soutien de la part de ses frères.

Pour lui, comme pour ses proches, la vie quotidienne s’écoule. Rythmée par les activités de chacun. Séquencée par des arrêts sur image «Antonio, son mari, était dentiste dans les couvents de religieuses, il appartenait à l’Opus Dei et était très doux. […] Personne dans la famille n’avait recours à ses services car son travail, bien que solide et durable, s’avérait plutôt rustique (ses couronnes ressemblaient à des capsules de Pepsi-Cola ; ses plombages, à des fers à cheval) et surtout douloureux». Ciselée par des anecdotes, à la fois crues et drôles, narrées au détour des conversations. «Puis Eladio parla du mort qu’on avait laissé dans un frigo de la faculté de médecine, un homme d’environ cinquante ans qui avait été trouvé sur un banc public, en cravate et boutons de manchettes, et que personne n’était venu réclamer. Hémorragie cérébrale massive. On l’avait laissé dans le frigo, tout le monde était parti en vacances, le frigo était tombé en panne et deux mois après on avait demandé aux étudiants de sortir l’espèce de ragoût qui était resté au fond ».

Cet amour de la vie n’efface pas l’obsession première d’Horacio : celle de la mort, omniprésente, dans le passé et au quotidien. Sa mort, comme celle des autres. Il y pense chaque jour, chaque instant. Au point de troubler le quotidien de ses proches. «Cinq jours étaient passés depuis l’enterrement de Garcés, et Horacio dormait moins bien chaque nuit. Au début, Eladio ne voulut rien entendre de l’idée d’exhumer qui que ce soit, mais lorsque Horacio lui raconta qu’il avait fait un rêve où Garcés entrait dans sa chambre pour le supplier de sortir de là, qu’il ne pouvait plus respirer, le médecin dit à Margarita qu’il n’aimait pas du tout la mine d’Horacio et qu’il allait voir ce qu’il pouvait faire pour le calmer.[…] il s’agirait juste de demander à Marco Aurelio de retirer deux trois briques, de jeter un coup d’œil, de les remettre, et le problème serait réglé. Marco Aurelio était le fossoyeur depuis plus de trente ans. Cela en faisait dix que la maladie de Parkinson lui était tombée dessus et parfois les proches du défunt avaient du mal à supporter les tremblements et la lenteur de la truelle, au moment de poser les mortiers sur les dernières briques du caveau.»

Dans ce roman, Tomás Gonzáles présente des personnages, originaux, pittoresques, semblant sortir tout droit d’un écran de cinéma. Tous différends, tous attachants, avec leurs qualités et leurs défauts Tous participant, à leur manière, selon leur rôle, à cette histoire, celle de l’être humain dont le cœur a un besoin constant d’amour, sa vie durant, jusqu’au bout du chemin. Un roman remarquablement écrit, une ode à la vie, un hymne à l’amour.

 

Valérie Debieux


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A propos de l'écrivain

Tomás González

 

Tomás Gonzáles est né à Medellin, en Colombie, en 1950. Il a étudié la philosophie à Bogotá, passé une vingtaine d’années aux Etats-Unis avant de rentrer vivre dans son pays, où il est aujourd’hui largement reconnu et commenté comme écrivain. «L’histoire d’Horacio» est son deuxième roman traduit en français après «Au commencement était la mer» (Carnets Nord, 2010).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.

Valérie Debieux

 

 

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Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com