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L'étranger, Albert Camus (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 04.02.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman

L'étranger, Albert Camus, 191 pages – 6,30 euros

Edition: Folio (Gallimard)

L'étranger, Albert Camus (par Cyrille Godefroy)

 

En aplomb de ce roman publié en 1942, la mort plane, embusquée, discrète, comme ces linges légèrement humides flottant au vent à l'écart des maisons. Dès la première page avec le décès d'une mère, en plein cœur du récit avec le meurtre d'un inconnu, enfin à l'ultime page avec l'exécution du meurtrier. Pour le reste, il n'est question que d'un homme, Meursault, personnage relativement ordinaire, falot, sans qualités, d'une équanimité parfois exaspérante. Un homme qui s'efface, qui endure sans mot dire la souveraineté de la réalité et subit le poids de la bienséance collective scandée par une insigne tartufferie. Un homme engrené dans la toile de l'existence et les rets de ses aléas, accablé par le cagnard et la lumière algériens, asservi aux humeurs incommodes de son patron, submergé par le besoin de conformité de sa petite amie qui le presse au mariage... Un homme prenant la vie comme elle vient et qui, d'une certaine manière, a lâché prise face à l'incontrôlabilité de l'existence. Pour quelle raison ? Par tempérament, ou simplement par sensibilité aiguë à la relativité, à l'inanité, à l'absurdité de l'acte humain. Absurdité élevée à son comble lorsqu'un de ses voisins tabasse sans relâche son chien puis le pleure sans consolation possible une fois ledit chien enfui.

Si le récit se déroule à Alger dans les années 30, il pourrait se situer dans n'importe quelle ville méditerranéenne du vingtième siècle, abstraction faite de quelques repères fournis par Albert Camus (1913-1960). En effet, ce roman relève avant tout d'une exploration ontologique, à l'instar de deux autres romans dans lesquels l'absurdité de la condition humaine sourd à chaque coin de page : La nausée (1938) de Sartre et Le solitaire (1973) de Ionesco. Comme ses deux confrères, le prix Nobel de littérature 1957 se polarise sur l'attitude et les ressentis d'un homme, sur sa relation au monde et à autrui. Passablement taciturne, indifférent et résigné, cet homme semble porté par une pugnace apathie, animé d'une inépuisable inertie, nonobstant l'apparence paradoxale de ces associations terminologiques. Il se laisse emporter par le flux extérieur des éléments, se contentant de ne pas créer de vagues. Seuls le désir et la sensualité attisés par les facteurs maritimes et météorologiques algériens raniment sa volition, déclenchent un embryon de passage à l'acte. Son extrême docilité, son absence d'implication laissent suggérer une sorte de pantin désarticulé, suscitant parfois l'agacement, notamment lorsqu'il confie à sa petite amie qu'il accepterait de se marier avec elle tout autant qu'avec une autre femme.

Comment un homme de ce calibre, comme étranger au monde, mû par une bonhomie et passivité patentes en vient-il à trucider motu proprio un quidam qu'il ne connaît pas ? Un enchaînement d'événements, un moment d'égarement, un glissement insidieux vers le tragique et le fatal aurait pu arguer son avocat, si celui-ci ne s'était pas escrimé, comme le reste de la société, à le juger et à le condamner à l'aune de sa personnalité empreinte de détachement et d'impassibilité. En effet, durant le procès de ce tueur improbable, l'attention des juges, des jurés, de l'assistance... s'accroche aveuglément à son individualisme et à son apparente froideur, passés au crible des témoignages de proches et de lointains. Ces censeurs impeccables sous tous rapports s'attachent à rationaliser un acte qui ne relève pas que de la raison, s'acharnent à analyser un comportement selon des critères de conformité sociale. Ils accusent non seulement cet homme d'être un assassin mais se scandalisent surtout du fait qu'il ait placé sa mère à l'hospice, qu'il n'ait pas pleuré lors de son enterrement, qu'il ait désiré une femme le lendemain même des funérailles, qu'il ait fréquenté un proxénète... une attitude dénotant à leurs yeux d'une insensibilité et d'une malignité légitimant la préméditation assassine. Cet homme n'aimait pas sa mère, c'est évident, il mérite la peine capitale, entend-on dans résonner dans le cerveau de ces justiciers vertueux qui déchargent sur cet hère bienvenu leur zone d'ombre et leurs penchants inavouables, déversent sur cette victime consentante et idéale leur trop-plein de culpabilité chèrement nourrie en vertu d'un refoulement quotidien de leurs désirs et pulsions, lui-même facilité par une éducation sans doute excessivement répressive. Une espèce de surmoi collectif ne manquant ni de lâcheté ni d'inconscience. Une peste mentale hautement contagieuse.

Or, ce meurtre commis par Meursault - oui, il s'agit bien d'un meurtre, d'un homicide non prémédité, pas d'un assassinant passible de décapitation - découle vraisemblablement d'un moment d'égarement favorisé par la fournaise qui obérait son esprit au moment du crime, d'une irruption (éruption ?) intempestive de son inconscient, d'une réaction ponctuelle et paroxystique à tout ce que la société lui impose, lui fait subir et endurer au jour le jour. Voire d'une simple réaction de protection et de défense. Son geste criminel résulte avant tout d'une pulsion agressive, renforcée par la pression qu'exerce quotidiennement sur lui la société, consolidée par l'oppression psychologique liée au respect des exigences de la bienséance sociale. Ce que Freud a identifié dans son essai Le malaise dans la culturecomme « la nécessité de satisfaction pulsionnelle, dont le refrènement engendre le penchant à l'agression ». Le père de la psychanalyse a pertinemment mesuré le poids que la vie en communauté fait peser sur l'individu : « La vie telle qu'elle nous est imposée est trop lourde pour nous, elle nous apporte trop de douleurs, de déceptions, de tâches insurmontables ». De l'enfance à la vieillesse, l'homme transige, s'accorde, encaisse, s'aligne, engramme, se courbe... Dès lors, comment ne pas comprendre tous ces hommes qui, selon la formule consacrée, pètent les plombs à un moment de leur existence, écrasés par le poids des diktats, ravinés en profondeur par l'écho de la crasse hypocrisie, bref tous ces paramètres concourant à une négation de leur singularité et de leur subjectivité, tous ces impératifs et injonctions menant à une aliénation qui, selon le tempérament et le parcours de chacun, se creuse au fil des jours. Le film de Joël Schumacher Chute libre (1993), illustre, dans une radicalité extrême, cette décompression soudaine, inattendue et enragée, ce déchaînement de forces primitives trop longtemps réprimées. Pris dans un embouteillage, un homme socialement intégré incarné par Michael Douglas, suite à une contrariété anodine, bascule dans une violence inouïe, une désinhibition absolue, et libère, au gré d'une virée sauvage et cathartique, toute la rage et la frustration thésaurisées depuis des années.

Dans un registre plus subtil, Albert Camus se focalise sur les effets d'une attitude refusant la duplicité au quotidien, se dérobant au dédoublement classique de l'être humain, cette schizophrénie acceptée entre intime et social, entre nudité et déguisement. Il parsème son récit d'une sobriété extrême de petites phrases anodines qui revêtent une résonance particulière une fois la lecture terminée, parmi lesquelles : « Il n'y a pas d'issue » ou « on est toujours un peu fautif ». Son écriture sans relief, relativement plate, étique, sous laquelle se dissimule un rhizome de significations, évoque à certains égards celle de Michel Houellebecq. Leurs styles neutres et élémentaires épousent la simplicité, la faloterie et l'insignifiance de leurs anti-héros, dont la fadeur poussée à son faîte se teinte d'un grotesque quasi subversif. Certains observateurs ont pu déplorer que Camus n'ait pas sondé dans son roman situé en Algérie française le point de vue arabe (algérien disons plutôt). Or, le propos d'un romancier ne consiste pas à copier-coller ou respecter scrupuleusement la réalité intégrale, à restituer les caractéristiques socio-culturelles de la région où il se déroule éventuellement. L'apanage du romancier, à la différence du sociologue ou de l'essayiste, consiste simplement, avec l'entière liberté qui lui échoit, à composer une fiction, à mettre en mots la richesse et l'originalité de son imaginaire, à dérouler une histoire selon l'angle qu'il choisit d'adopter, consciemment ou pas. En se focalisant sur les sentiments et les pensées d'un personnage et sur sa relation à l'autre, Camus arrime son roman à une certaine humanité, indépendamment de toute nationalité, de toute frontière. Du reste, Kamel Daoud a pertinemment réparé cette supposée « lacune » en échafaudant une histoire fouillant et approfondissant le point de vue arabe, dans un style moins existentiel que celui de Camus, plus affectif et émotionnel.

Voici comment Camus a lui-même interprété son ouvrage et explicité l'essence de son personnage, mettant avant tout en exergue son irréductible authenticité : « J'ai résumé L'étranger, il y a très longtemps, par une phrase dont je reconnais qu'elle est très paradoxale : “Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l'on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. Mentir, ce n'est pas seulement dire ce qui n'est pas. C'est aussi, c'est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu'on ne sent. C'est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu'il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée. On lui demande par exemple de dire qu'il regrette son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu'il éprouve à cet égard plus d'ennui que de regret véritable. Et cette nuance le condamne. Meursault pour moi n'est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il s'agit d'une vérité encore négative, la vérité d'être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi ne sera jamais possible. On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L’Étranger l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. »

 

Cyrille Godefroy

  • Vu : 1897

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A propos du rédacteur

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).