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L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Fouad Laroui

Ecrit par Emmanuelle Caminade 06.07.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Maghreb, Nouvelles, Julliard

L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Julliard, octobre 2012, 169 pages, 17,50 €

Ecrivain(s): Fouad Laroui Edition: Julliard

L'étrange affaire du pantalon de Dassoukine, Fouad Laroui

 

Le prix Goncourt de la nouvelle a fort opportunément récompensé en mai 2013 L’étrange affaire du pantalon de Dassoukine, un recueil de nouvelles original à la fois drôle et profond, tendre et grave et d’une grande inventivité d’écriture.

Fouad Laroui ne se contente pas en effet d’y déboulonner les codes et les clichés et d’y dénoncer le culte des apparences en mettant en scène de courtes histoires quotidiennes, illustrant l’absurdité du monde au travers de situations cocasses et de chutes inattendues. Il s’attache surtout à y mettre en scène le langage, disloquant sa cohérence de surface, ses automatismes rassurants, creusant de multiples décalages langagiers en jouant sur les sons et les graphies comme sur l’ambiguïté du sens des mots, sur la variété des langues et les anachronismes, utilisant les ressources de la ponctuation, des incises et des caractères italiques, désarticulant la syntaxe, brouillant l’identité narrative et imbriquant sans cesse dialogues et monologues…

Une déstructuration protéiforme foisonnante et décapante de la langue menée le plus souvent sur un rythme endiablé – même si l’auteur aime les digressions – et enrichie d’un recours abondant, érudit mais aussi très éclectique, à l’intertextualité qui vient renforcer le comique de ces nouvelles et l’épaisseur philosophique du propos qui les sous-tend.

D’emblée cet écrivain marocain de langue et de culture française, connaissant bien l’Angleterre et les Pays-Bas où il vit depuis plusieurs années, donne le ton dans l’incipit de la nouvelle éponyme ouvrant son recueil :

« La Belgique est bien la patrie du surréalisme… »

Un incipit énoncé par le héros narrateur Dassoukine (1), haut fonctionnaire envoyé par le Maroc à Bruxelles pour négocier l’achat de blé pour son pays, et commenté ironiquement par son interlocuteur – et également narrateur – qui semble une sorte de double de l’auteur prenant un recul ironique sur son texte et témoignant de son travail d’écriture :

« En présence d’un incipit que faire ? »

Que faire sinon « attendre la suite, résigné » : une suite confirmant que ce livre est bien placé sous le signe de ce petit pays jouxtant la France et les Pays-Bas, dont le peuple est séparé par deux langues et surtout deux cultures de tradition chrétienne et calviniste, source d’incompréhensions. De cette Belgique dont la peinture et la littérature francophone accompagnèrent largement le mouvement surréaliste.

Dans ce recueil, Fouad Laroui porte un regard de poète sur l’étrangeté des situations les plus quotidiennes, traquant l’absurde au travers du langage à l’instar de Raymond Queneau, cofondateur de l’Oulipo (2) auquel il s’amuse à envoyer de nombreux clins d’œil, sans doute pour nous « esspliquer » cette sorte de filiation « avunculaire » qui les relie. Et ce qui semble évident « à c’t’heure », c’est que posséder à fond plusieurs langues et plusieurs cultures avec toutes les connotations interprétatives qu’elles recèlent, comme les Belges et plus encore comme l’auteur, peut permettre aussi de porter un regard plus libre sur le monde et de développer une pensée plus autonome.

Dans trois nouvelles, les héros sont des exilés – plus ou moins temporaires – qui se retrouvent ainsi à Bruxelles, ou à Utrecht pour l’une d’entre elles. L’auteur y aborde ces « incompréhensions culturelles » apparemment dérisoires dont l’accumulation dégrade fortement les rapports entre les individus, qu’il s’agisse d’un haut fonctionnaire marocain et de ses homologues européens ou de ces couples mixtes (Marocain et Néerlandaise, ou Néerlandais et Française) vivant pourtant une relation amoureuse égalitaire. Et les deux nouvelles sur ces couples mixtes qui fascinent tant l’auteur se terminent malgré tout sur une note d’espoir, les « gestes » de tendresse venant pallier les difficultés de communication.

Quatre autres s’intéressent plus largement au chaos du monde dont elles explorent les étranges lois sur le territoire marocain, partant pour trois d’entre elles d’un certain Café de l’Univers (3) de Casablanca où plusieurs amis se réunissent pour discuter en interprétant ou en refaisant le monde…

Un café évoquant encore malicieusement la Belgique au travers de Claude Semal, ce Belge à la coiffure de Tintin, chanteur, comédien et auteur comique, sorte de clown roi de l’absurde et chantre de la belgitude à la chanson duquel renvoie également l’avant-dernière nouvelle qui semble clore ce recueil sur un petit sketch philosophico-théâtral lui rendant hommage.

Quant à la neuvième et très courte nouvelle, on peut la considérer comme une sorte d’épilogue rattachant ce recueil à l’actualité des Printemps arabes : des rêves d’avenir qui semblent masquer le cauchemar du passé en rétablissant le conformisme mensonger de l’apparence. L’auteur semblant ainsi se montrer plus pessimiste sur un plan collectif.

Un livre réjouissant à ne pas manquer !

 

Emmanuelle Caminade

 

(1) Reprenant le nom d’un célèbre humoriste marocain auquel l’auteur rend hommage

(2) L’OUvroir de LIttérature Potentielle, groupe international de littéraires et de mathématiciens auquel l’auteur ne se sent manifestement pas étranger

3) Le Café de l’Univers, chanson de Claude Semal, dernier couplet :

« Puisqu’il faut partir un jour

Par la porte ou la fenêtre

Pour ce voyage au long cours

Au pays d’avant de naître

Au Café de l’Univers

Voici ma chaise et ma table

Mes mots dans un revolver

Continuez le spectacle ! »

 

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A propos de l'écrivain

Fouad Laroui

 

Fouad Laroui est né en 1958 à Oujda. Après de brillantes études au lycée français de Casablanca, il intègre l’école nationale des Ponts et Chaussées en France et en sort ingénieur. Il dirige une usine de phosphates puis quitte le Maroc, fait des études de sciences économiques, enseigne l’économie en Angleterre, en France, et aux Pays-Bas. Il vit actuellement à Amsterdam où, après avoir donné des cours de culture arabe, il enseigne désormais la littérature française et francophone à l’université tout en se consacrant à l’écriture. Il est l’auteur de nombreux livres (essais, récits, romans et nouvelles, albums jeunesse, et même un recueil de poésies écrit en néerlandais) dont plusieurs ont été primés.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.