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L’esprit européen en exil, Essais, discours, entretiens 1933-1942, Stefan Zweig (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 06.07.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Langue allemande

L’esprit européen en exil, Essais, discours, entretiens 1933-1942, éditions Bartillat, janvier 2020, trad. Jacques Le Rider, 415 pages, 22 €

Ecrivain(s): Stefan Zweig

L’esprit européen en exil, Essais, discours, entretiens 1933-1942, Stefan Zweig (par Cyrille Godefroy)

 

Zweig, un idéaliste en proie à l’enténèbrement des consciences

Comment ne pas penser au suicide de Stefan Zweig lorsqu’il écrit en 1933 : « L’adulte a le devoir, même quand il est profondément blessé, de ne pas se déclarer vaincu ». Pour quel motif irréméable, dès lors, l’écrivain autrichien abdiqua-t-il deux lustres plus tard, sa femme Lotte allongée auprès de lui et une fiole vide de véronal posée sur le chevet ? La singularité intime et profonde d’un être se dérobe souvent à la raison, et la psyché, que Zweig n’a cessé lui-même d’explorer dans ses nouvelles et ses essais biographiques, notamment via le déferlement de passions impérieuses et dévastatrices, recèle maints mystères qui rendent l’éclaircissement étiologique d’un suicide passablement aléatoire.

Toujours est-il que la puissante vague du désarroi pulvérisa les fondements sur lesquels s’était construite la chapelle zweiguienne du devoir, démontrant par là-même que les dispositions morales se cristallisant dans l’enfance et se consolidant tout au long de l’existence, si pugnaces fussent-elles, sont parfois balayées par le vent glacial d’un état d’âme impénétrable ou d’une affliction lancinante.

Zweig exigeait beaucoup de lui… trop peut-être. Outre l’acidité de tourments liés à sa vie intime et difficiles à cerner, son humanisme à fleur de peau et son idéal finirent par vaciller sous les coups de butoir d’un désespoir résultant au premier chef de la martialisation implacable des nations européennes ainsi que de la persécution du peuple juif auquel appartenait l’écrivain né à Vienne ; ce que Zweig qualifia de « bestialisation croissante de la société » concourut à la déflagration de son système de valeurs fondé sur la tolérance, la liberté et le pacifisme. L’auteur de La Peur fut l’un des premiers à fuir le nazisme, dès 1934, notamment après que les affidés d’Hitler eurent brûlé ses livres, sa substance même et sa fierté, et perquisitionné sa maison à Salzbourg. L’un des auteurs les plus lus et traduits dans le monde devint soudainement l’ennemi public numéro un sur ses propres terres. Une sensibilité et une moralité vivaces animaient Zweig et il est possible qu’il eût conçu, au regard du bellicisme impérialiste et machiavélique de ses contemporains germanophones, outre un profond dépit, un vif sentiment de culpabilité. Sachant qu’un surmoi vigoureux crée un terrain propice à l’angoisse et à la culpabilisation, il est possible que Zweig fût affecté par le fait qu’il parlât et écrivît dans la même langue servant de canal de propagation au virus nazi, par le fait qu’il exprimât son humanisme et son ouverture à l’autre dans l’idiome devenu l’emblème de la haine, de l’ostracisation et du racisme.

Ce recueil d’essais, de discours et d’entretiens réalisés entre 1933 et 1942 nous renseigne de façon édifiante sur la difficulté d’un écrivain soucieux de « rester au-dessus de la mêlée », épris d’indépendance et réfractaire à toute affiliation politique de se positionner et de s’opposer de façon la plus littéraire possible à l’expansion obscurantiste de son époque et de contrebalancer par ses interventions l’hégémonie de la propagande et de la censure nationale-socialiste : « La véritable littérature ne sera jamais asservie à la politique ». Autrement dit, dès 1933, année qui marque selon le préfacier, Klemens Renoldner, un tournant décisif, « le début d’une crise d’identité », Zweig chercha un moyen d’exposer ses idées et de militer sans tomber dans la « polémique inefficace » ni sacrifier sa liberté : « N’oublions pas que la liberté de l’esprit n’est pas un don exceptionnel accordé à un artiste, mais une grâce qu’il n’obtient et ne conserve que par un effort constant, et peu de personnes ont la force de soutenir ce perpétuel combat ». À cet égard, l’auteur autrichien cisèle un éloge exalté, révélateur de son habituelle humilité, de l’homme incarnant le plus à ses yeux cette liberté et cet humanisme, à savoir Romain Rolland.

Zweig s’est toujours méfié et tenu à l’écart des sentines nauséeuses de la politique qu’il ne se retient pas de comparer à un bouillon fangeux de mesquinerie, d’opportunisme, de corruption et de crapulerie. D’aucuns, y compris parmi ses amis, lui ont reproché cette tenace neutralité qu’ils tenaient pour une frilosité coupable ou un manque de courage. Le dandy dont les origines bourgeoises lui ont permis de se consacrer à plein temps à la littérature ne semblait pas s’en offusquer et œuvrait exclusivement pour une Europe des arts, de la culture et des Lumières.

Il appelait fréquemment dans ses conférences ou dans ses écrits à « l’unité spirituelle du genre humain », dénotant par là-même d’un idéalisme viscéral dont la chanson de John Lennon, Imagine, pût être l’étendard. Cet esprit libre en quête perpétuelle d’élévation aspirait mordicus à la possibilité d’une humanité unie, heureuse, pacifique et harmonieuse. Il emploie régulièrement dans cet essai le terme de fraternisation. Or, nous savons depuis Abel et Caïn ce que le fraternel recèle de rivalité et de cruauté. Nous savons depuis Hobbes et Jack l’éventreur que l’essence de l’homme n’est pas que compassion. Nous savons depuis Rousseau et Marx que la structure et l’organisation sociales sont un levier d’oppression de l’homme par l’homme. Nous savons depuis Freud (1) qu’une agressivité primordiale brasille en l’homme, qu’une volonté de puissance et de domination l’anime, qu’un potentiel d’hostilité et de destructivité sommeille en lui : « L’homme n’est pas un être doux, avide d’amour, qui tout au plus serait capable de se défendre s’il est attaqué ; mais que parmi les pulsions qui lui ont été données, il peut compter aussi une part puissante de penchant à l’agression. En conséquence de quoi, le prochain ne représente pas seulement pour lui un auxiliaire ou un objet sexuel, mais aussi une tentation de satisfaire sur lui son agression, d’exploiter sans dédommagement sa force de travail, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’emparer de son bien, de l’humilier, de le faire souffrir, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus » (Sigmund Freud, Malaise dans la culture). Si l’homme est un animal social, s’il est indéfectiblement lié à ses congénères, il représente également un puits d’antagonisme, une source inépuisable de friction, a fortiori dans une ère éminemment nationaliste comme dans les années 30. Reste encore à démêler la part d’inné et la part d’acquis (notamment les conditions socio-éducatives) à l’origine de cette agressivité dont Zweig n’ignorait pas la vigueur, lui qui fut témoin dès 1914 des atrocités commises durant la Grande guerre. Ceci étant, il croyait fortement en une « volonté d’unité morale du monde » et cet idéalisme forcené précipita peut-être sa chute.

Porté par une pensée lucide et un phrasé fluide, Stefan Zweig analyse et déplore dans ses interventions la détérioration croissante du contexte politique mondial durant les dix années précédant son suicide. Avec un œil historique aiguisé et une clairvoyance psychologique coutumière, le globe-trotter polyglotte évoque la place et le destin du judaïsme (diaspora, assimilation, implantation palestinienne…), décortique la fascination qu’a exercée Adolf Hitler sur les masses et s’attriste de la stratégie allemande d’étouffement, de terreur et de conquête. Dès 1940, des signes patents de perte de foi en l’homme affleurent dans ses interventions, notamment au regard de la propagation inexorable de la peste brune, de l’oppression de millions de ses compatriotes ou coreligionnaires et de la souffrance silencieuse qui en résultait : « Je sens derrière ce silence les humiliations et la rage de ces millions de voix opprimées et étouffées ». Il explicite également son rapport à la littérature et la difficulté d’écrire de la fiction en temps de tyrannie et de guerre : « Soudain il m’a semblé frivole de représenter le destin personnel de personnages de fiction. Je n’avais plus le courage de m’occuper de faits psychologiques individuels et raconter une quelconque histoire me semblait futile, au regard du présent, face aux faits historiques ». Enfin, à travers un portrait dont il a le secret, il rend un hommage vibrant à Joseph Roth, rongé par le désespoir et l’alcoolisme : « À la seconde où Roth prenait son crayon pour écrire, tout son trouble cessait ; aussitôt s’imposait, en ce caractère indiscipliné, la discipline d’airain que seul un artiste en plein sens du terme peut observer. Joseph Roth ne nous a pas laissé une ligne dont la prose ne porte le sceau d’un talent magistral ».

Pour saisir un peu l’homme pudique et secret qu’était Zweig, outre ces témoignages particulièrement éclairants, nous n’avons d’autre recours que de lire les biographies qui lui furent consacrées, notamment celle de Dominique Bona qui, en quelques lignes, capta l’essence du gentleman : « Zweig n’a jamais montré à ses amis qu’un visage serein. Le masque de cire que lui imposaient son éducation, sa pudeur, son souci extrême de politesse, cachait les blessures, les angoisses, et le fond passionné, tourmenté de son cœur ». Une autre voie possible consiste à sonder ses écrits : quoiqu’il rechignât à parler ouvertement de lui, le nouvelliste et essayiste bilieux tisonnait indirectement ses propres démons en décrivant les affres intérieures des personnages qu’il créait dans la fièvre. Figurant parmi les meilleurs écrivains défricheurs et déchiffreurs du conflit intérieur, Zweig peignait des êtres-miroirs au bord de l’abîme, bringuebalés entre leurs pulsions interlopes, leur soif d’absolu et leurs nobles aspirations. Des traits de son tempérament transparaissent également à travers les portraits magistraux d’écrivains ou de personnages historiques qu’il a sculptés (Hölderlin, Nietzsche, Dostoïevski, Montaigne, Balzac, Dickens, Tolstoï, Érasme, Casanova, Magellan, Marie-Antoinette, etc.), magnifiant leur destin par sa capacité à percer à jour les profondeurs obscures de l’âme humaine. Le portrait consacré à Heinrich von Kleist, « l’homme traqué », est particulièrement édifiant à cet égard dans le sens où de nombreuses descriptions pourraient s’appliquer à Zweig lui-même : « L’être intime de Kleist était trop profondément caché ; ses traits ne permettaient pas de dessiner ou de peindre son mystère […] Cela vient de ce que son écorce était trop dure (et c’est bien là, au fond, le drame de son existence). Il tenait tout renfermé en lui-même. Son regard ne trahissait pas le frémissement de ses passions. Ses mots s’arrêtaient sur ses lèvres avant même de commencer à parler […] Une âme en proie à une effroyable inquiétude, sur laquelle pèse une contrainte écrasante, une âme qui se torture […] Il veut échapper à lui-même, fuir à tout prix quelque chose qui est en lui […] L’abîme de Kleist est en lui, c’est pourquoi il ne peut pas l’éviter. Il le porte avec lui comme son ombre […] Il devient de plus en plus taciturne, de plus en plus étranger à l’humanité […] Toute son existence n’est qu’une fuite, une course à l’abîme, une atroce poursuite qui le tient haletant et oppressé. D’où cet effroyable et magnifique cri d’allégresse, lorsque, enfin, las de souffrir, il s’y jette volontairement […] Plutôt que d’être la proie du vulgaire, il se précipite dans un élan sublime dans l’abîme » (2). Il n’est pas aisé d’explorer son ombre comme on plonge dans un précipice, comme on descend dans la fosse où des cadavres feignent de sommeiller et vous saisissent de leurs pognes dès que l’on s’en approche, s’escrimant à vous tirer toujours plus vers le bas. Zweig le pressentait et procédait très précautionneusement, en scrutant d’abord l’ombre des autres, tel un funambule travaillant avec filet. Quoi qu’il en soit, la ressemblance entre les deux écrivains germanophones se prolonge de façon troublante jusque dans la manière de mettre fin à leurs jours. Dès 1925, Zweig relevait avec une sorte d’exaltation prémonitoire le coup d’éclat suicidaire de Kleist qui logea une balle dans le cœur de sa compagne avant de retourner l’arme contre lui. Le tourment innerve l’œuvre entière de Zweig, et le suicide, en tant que délivrance, en tisse le filigrane.

En pleine déconfiture de l’humanisme et de la démocratie européens, Zweig, si réservé et raffiné dans son attitude, si fiévreux et tragique dans ses écrits, sombra lui-même dans la résignation et finit par abdiquer toute illusion : « Nous, les intellectuels européens, avons subi la plus terrible défaite morale de notre vie. Tout ce que nous espérions – l’édification d’un monde pacifique – a été anéanti. Tout ce que nous aimions – la liberté individuelle et la liberté de parole – a été détruit. Rien de ce pour quoi nous luttions n’a plus de sens ». Endurant l’isolement, l’éloignement des siens, la honte de jouir d’une sécurité et d’un confort alors que ses compatriotes jouaient leur survie en Europe, l’exilé brésilien se sentait acculé et épuisé par « de longues années d’errance », à une époque où le soupçon pesait sur tout germanophone et où les nazis traquaient, y compris jusqu’au Brésil, les opposants au régime hitlérien (Zweig reçut plusieurs lettres de menaces des suppôts nazis). Il ne trouvait le sommeil que grâce à l’absorption de somnifères, et Charlotte Altmann qui fut d’abord sa secrétaire, sa maîtresse, puis sa seconde épouse, confiait elle-même dans une de ses dernières lettres que partir serait la meilleure des solutions. Dans une lettre du 20 novembre 1941, Zweig résume son mal-être marqué par une sorte de dissociation comme celle touchant le héros de sa dernière nouvelle, Le Joueur d’échecs, embarqué à son corps défendant dans une confrontation entre noir et blanc : « Je ne trouvais plus l’identité avec moi-même dans toutes les absurdités que notre époque nous impose ». Par les voyages, l’écriture, une profuse correspondance, une documentation effrénée et un impressionnant commerce intellectuel, l’auteur autrichien tendait à fuir la compagnie avec lui-même, comme s’il avait peur de se brûler. Et Dieu sait que cette fuite peut s’avérer épuisante et vaine… Escorté par une prescience confuse, Zweig indiquait en 1936 en référence à Romain Rolland : « Celui qui veut rester libre vit une vie héroïque et même tragique, le plus souvent ». Le 22 février 1942, impatient de « voir l’aurore, après une longue nuit », Zweig le distingué, le civilisé, le pudique, rédigea ses adieux écrits à un monde en déliquescence, avant de partir « la tête haute » et encravaté, demeurant élégant jusque dans la mort, se fuyant une dernière fois, sans retour possible pour le coup. La Fuite dans l’immortalité.


Cyrille Godefroy


(1) Zweig concocta un essai sur la perspective psychanalytique freudienne, Sigmund Freud : La guérison par l’esprit.

(2) Pour saisir la ressemblance entre Kleist et Zweig, jusque dans leur suicide à la fois héroïque et tragique, il faudrait citer la moitié des pages de la biographie que Zweig lui consacra. Voici un autre extrait particulièrement saisissant : « Kleist était déchiré par les sentiments qui s’opposaient en lui, il était en état de tension perpétuelle, toujours frémissant, et il vibrait et résonnait comme une corde quand le génie le touchait. Il y avait chez cet homme trop de passion, une passion effrénée, démesurée, déréglée, qui le poussait sans cesse à l’excès et n’arrivait pourtant pas à se faire jour dans ses actes ou ses paroles, parce qu’une morale tout aussi outrée et exagérée, un sentiment kantien, superkantien du devoir, de violents impératifs, arrêtaient cette passion. Il était passionné jusqu’à l’amoralisme, avec un amour de la pureté presque maladif, il voulait toujours être franc et dut toujours se taire sur lui-même. D’où cet état constant d’exaltation et de refoulement, cet intolérable tourment d’une âme trop pleine qui ne pouvait se livrer. Il avait le sang trop bouillant et l’esprit trop réfléchi, trop de tempérament et trop de discipline, ses désirs étaient trop avides et sa morale trop austère : et il était aussi exagéré dans ses sentiments que dans son besoin de vérité. Le conflit allait s’aggravant ; à la longue, cette pression devait déterminer une explosion si aucune soupape ne s’ouvrait ».



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A propos de l'écrivain

Stefan Zweig

 

Stefan Zweig, né le 28 novembre 1881 à Vienne, en Autriche-Hongrie, et mort par suicide le 22 février 1942, à Petrópolis au Brésil, est un écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien.

Ami de Sigmund Freud, d'Arthur Schnitzler, de Romain Rolland et de Richard Strauss, Stephan Zweig fit partie de la fine fleur de l'intelligentsia juive de la capitale autrichienne avant de quitter son pays natal en 1934 à cause des événements politiques. Réfugié à Londres, il y poursuit une œuvre de biographe (Joseph Fouché, Marie Antoinette, Marie Stuart) et surtout d'auteur de romans et nouvelles qui ont conservé leur attrait près d'un siècle plus tard (Amok, La Pitié dangereuse, La Confusion des sentiments). Dans son livre testament Le Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen, Zweig se fait chroniqueur de l'« Âge d'or » de l'Europe et analyse avec lucidité ce qu'il considère être l'échec d'une civilisation.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).