Identification

L’envoûté, Somerset Maugham (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 05.06.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

L’envoûté, Somerset Maugham, 10/18, Domaine étranger, 1985, trad. E.-R. Blanchet, 234 pages

L’envoûté, Somerset Maugham (par Cyrille Godefroy)

 

Qu’attends-je d’un roman ? De la substance et du style, répliquerais-je laconiquement si d’aventure on me posait la question. Une échappatoire et une sonorité. Qu’il rende le présent moins pesant, le quotidien moins lointain. Qu’il imprime son feu en moi et qu’il laisse une brûlure si vivace que même ma misérable mémoire s’en souviendra au seuil du grand départ. Qu’il construise au milieu du capharnaüm dans lequel nous macérons copieusement une citadelle imprenable où cavale l’inconnu et où s’ébroue l’insolite, qu’il nous dédie un îlot enchanteur où apaiser notre esprit dissipé. En 1904, le fer rouge de la littérature échauffe déjà l’étudiant Kafka, 20 ans, lequel confie à son ami Oskar Pollak : « Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? […] Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous ».

Que de livres sans tranchant j’ai balancés en cours de route, y compris des plus consistants, comme Le Maître et Marguerite, roman d’une richesse et d’une inventivité incroyables, mais qui, au bout de trois cents pages, n’a pas manqué de m’écœurer, noyant mon plaisir sous une cascade d’évènements, un trop-plein d’action. Si, comme le chantait Daniel Balavoine, la vie ne nous apprend rien, si même elle nous retire nos rêves, certains livres, trop peu hélas, tempèrent nos regrets en nous révélant leur grâce. L’envoûté figure parmi ces derniers. Somerset Maugham (1874-1965) ne manque ni de style ni de substance. À n’en pas douter, sa musique accompagnera longtemps mon errance existentielle et littéraire, fertilisant ici et là les terres désolées où le solitaire manqué que je suis chemine, et trébuche souvent.

À travers les yeux du narrateur, un écrivain, Maugham se réapproprie le parcours chaotique de Charles Strickland, un agent de change londonien qui sacrifie tout – sa femme, ses enfants, son statut social, sa patrie – pour se consacrer exclusivement à la peinture. La trame se déploie tout d’abord dans la société littéraire britannique, sphère sélect, factice et glaciale, truffée de tartufferie et piquetée de perversité altruiste : « Mme Strickland avait un don de sympathie, faculté charmante, mais dont abusent volontiers ceux qui ont conscience de la posséder. Pour un peu, ils se réjouiraient de l’infortune de leurs amis afin de pouvoir exercer leur dévouement ». Sir Strickland s’arrache à ce réel étriqué et débarque dans le Paris bohème et artistique du début du vingtième siècle, celui-là même au cœur duquel un autre écrivain néophyte aiguisera sa plume quelques années plus tard, l’américain Henry Miller, transfigurant sa panade à Paname dans un livre éruptif, démesuré, incorrect : Tropique du Cancer (1934).

La prouesse de Maugham consiste à peindre un personnage faustien, extra-ordinaire, hors-norme en usant d’un réalisme épuré. Le caractère détestable de Strickland cause de cuisants dégâts dans son entourage. Il blesse sans vergogne ceux qui l’aiment, lacère sans complexe leur destinée. Il se fiche de la maxime kantienne enjoignant d’agir de telle sorte que chacune de nos actions puisse être érigée en règle universelle. Seuls les indifférents et les nonchalants l’intriguent, retiennent quelque peu son attention, à l’instar de l’écrivain narrateur. Il suppure de sa personne un égoïsme et une amoralité retentissantes. Se moquant et se détournant de toute relation susceptible de nuire à son art, il abandonne femme et enfants qui ont le tort d’entraver la passion qui le consume depuis des années : « La vie n’est pas assez longue pour contenir à la fois l’amour et l’art ». Qu’importe si au bout du chemin ne restent que des cendres, quelques toiles sans intérêt, qui prendront après sa mort une valeur inestimable.

Quoique Somerset Maugham s’inspirât de la vie de Paul Gauguin pour composer ce roman et croquer ce personnage sans scrupules luttant « pour se libérer d’une force obsédante », il pourrait correspondre à n’importe quel artiste habité jusqu’à l’os par son art, notamment ces peintres maudits qui n’ont connu que la misère et l’anonymat de leur vivant (Van Gogh, Modigliani…). Il s’applique plus généralement à tout quidam embourbé dans son morne train-train (boulot, dodo, réseaux sociaux), exaspéré par l’étroitesse et le conformisme de sa vie, et qui se plonge avec frénésie dans les abysses d’une passion quelconque. Qui sait si la fragile beauté de l’être humain ne réside pas dans son aptitude à basculer dans l’excès, à pactiser avec le diable, à s’enivrer du poison de l’amour, de l’art ou du mysticisme ?

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous !

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise » (Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris).

Baudelaire n’ignorait pas que la malédiction de l’artiste résulte, entre autres, de son refus catégorique à transiger (avec la facilité, le consensus, la doxa…), de son inaptitude à vivre normalement, de sa répugnance à la tiédeur. Au contraire, cette malédiction s’épanouit dans l’acceptation et la transcendance des instincts les plus noirs, les fantasmes les plus subversifs, les visions les plus indécentes, dont les échos se traduisent, par une maîtrise formelle du geste et du trait, en dessin, toile, roman, sculpture… Le chef d’œuvre ne prend guère racine dans le mou, le mièvre ou le convenu mais se nourrit de l’énergie de la foudre qui frappe et fait souffrir l’artiste. Maugham se polarise avec un réalisme et une justesse étonnantes sur un des seuls admirateurs de Strickland, peintre académique en vogue, incapable d’accéder à cette dimension démiurgique, à cette radicalité sulfurique, mais qui a perçu le mystère théorique de la beauté : « La beauté, c’est quelque chose de rare, de merveilleux, que dans le tourment de son âme l’artiste extrait du chaos universel ». Créer, pour Strickland, c’est aussi admirer les audaces d’Éole, saisir les ravages de Chronos, s’isoler dans la brousse, « flâner sur les collines et se baigner dans le torrent », de telle sorte que l’esprit fasse corps avec les forces de la nature dont il reconstitue a postériori l’essence et les contours au gré de sa fantaisie.

Si le récit s’essouffle quelque peu en approchant de son terme, il rejaillit comme un geyser, comme ces volcans qu’on croyait éteints, faisant rougeoyer le ciel des îles de la Polynésie française où Gauguin termina tragiquement sa vie dans un abri rudimentaire, rongé à petit feu par la syphilis. Maugham, à ce titre, fait dire à un des fils de Strickland quelques années plus tard : « Les meules du seigneur broient lentement, mais terriblement menu ».

Vincent La Soudière, poète mystique retranché dans sa cellule, fut broyé menu, puis englouti par les Nymphes de la Seine. Il comptait parmi ces artistes ébréchés que la normalité ennuyait, que le réel frustrait viscéralement. Il comptait parmi ces marginaux sublimes ayant enduré mille supplices et ayant fanatiquement cherché « la paillette d’or pur au milieu d’un océan de boue », puisant dans le désespoir et leur inaptitude à vivre normalement la matière incandescente de leur expression : « Je sais qu’une sorte de fêlure empêchera toujours mon existence de s’accomplir » (Vincent La Soudière). Ces naufragés géniaux de l’existence flirtaient souvent avec la folie, suscitant chez leurs congénères une défiance voire une vive hostilité : « Mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a sombré à moitié » (Vincent Van Gogh).

Paru en 1919 à Londres sous le titre original The Moon and Sixpences (La Lune et six sous), ce roman explore les sentiers de la création artistique, représente avec une puissance zweiguienne les miroitements de l’âme humaine et magnifie l’appel du gouffre auquel elle cède parfois. La prose de Maugham radioscopie non seulement la façade sociale de ses personnages mais capte également leur vérité profonde et cachée. Elle se déguste à tâtons, au compte-gouttes afin d’en apprécier toute la densité. Alors seulement, elle brise la mer gelée qui est en nous, et nous sauve provisoirement de notre apathie spirituelle. L’écrivain anglais né à Paris excellait à rendre la diversité et la saveur ambiguë des rapports humains. Paradoxalement, autrui est au cœur du travail littéraire, exercice éminemment solitaire. L’ambivalence et la fragilité du lien en sont l’alpha et l’oméga. Le critique littéraire, brebis oubliée des Dieux, recueilli sur l’objet sacré du livre, en scrute les manifestations, de l’infime à l’excessif. C’est la raison pour laquelle, à l’aune de mon aspiration vers le kritikos, je suis un solitaire manqué, tout homme est un solitaire manqué, le brouillon raté du parfait sauvage, y compris Strickland, dont l’apparent détachement a tant meurtri.

 

Cyrille Godefroy

 

William Somerset Maugham est un écrivain britannique né à Paris en 1875 et mort à Nice en 1964. Grand voyageur et auteur prolifique, il s’est illustré dans tous les genres littéraires, notamment dans des nouvelles qui, aux dires de Patricia Highsmith, « semblent englober toute l’expérience humaine en l’espace de quelques pages ».

 

  • Vu: 330

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).