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L’Enfant unique, Xinran

Ecrit par Adrien Battini 02.03.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Asie, Roman, Editions Philippe Picquier

L’Enfant unique, janvier 2016, trad. anglais François Nagel, 384 pages, 23 €

Ecrivain(s): Xinran Edition: Editions Philippe Picquier

L’Enfant unique, Xinran

 

Nul besoin de présenter les éditions Philippe Picquier et leur travail de fond quant à la promotion de la culture asiatique sous toutes ses formes livresques. C’est justement cette diversité qu’il s’agit de saluer dès lors que la maison arlésienne n’hésite pas à défendre des textes qui viennent brouiller les genres. L’Enfant unique de la journaliste Xinran fait indéniablement partie de cette catégorie.

L’enquête de Xinran prend pour point de départ et fil rouge un fait divers survenu en 2010, où un jeune homme, sans antécédent criminel ou psychiatrique, avait renversé une femme puis, par crainte d’une arrestation, était descendu de son véhicule pour l’achever de huit coups de couteau. En se demandant comment ce garçon, étudiant en musicologie et pianiste émérite, avait pu commettre un tel acte, Xinran en vient à interroger toute la première génération issue de la politique de l’enfant unique, instaurée à la fin des années 70 pour juguler la croissance démographique. Plutôt que traiter le problème par le haut, elle choisit de s’intéresser à dix récits de vie de ces enfants uniques afin d’en faire ressortir les dynamiques familiales.

Le résultat obtenu est pour le moins interloquant. En érigeant toute une génération au rang de « petits empereurs » et de « princesses », pour reprendre les expressions locales, les parents chinois ont réussi à déconnecter des millions d’enfants des réalités les plus élémentaires. En poussant à leur extrême la logique de la protection et de la satisfaction des besoins de la progéniture, le pays est parvenu à obtenir une des générations les moins indépendantes de l’histoire des sociétés humaines. On ne s’étonnera guère que les ruptures familiales mises en lumière à travers les différents portraits, et parfois déclenchées par le contact avec la culture occidentale, se manifestent de manière paroxystique.L’Enfant unique peut ainsi se lire comme une compilation radicale des filiations douloureuses, amalgame d’incompréhension, de rejet, de mépris et souvent de peines profondes.

Sur le plan clinique ou psychologique, l’ouvrage est certainement fécond. Mais ses mérites ne s’arrêtent pas là. En pénétrant dans l’intimité des foyers chinois, Xinran remonte peu à peu et dessine les contours des mutations profondes qui touchent les structures sociales et idéelles de la Chine. Que la génération la plus autocentrée émerge au moment où le pays embrasse l’individualisme et détruit toutes les figures ou postures traditionnelles ne tient pas de la coïncidence fortuite. Sous son apparente modestie, L’Enfant unique fournit des clefs de compréhension sur des tendances sociales lourdes qui s’auto-entretiennent et qui articulent différentes échelles d’analyse. Bluffant.

Pour atteindre une telle ambition dans le propos, on s’attendrait à trouver une plume quelque peu démonstrative. Il n’en est rien et l’on coule toujours dans la démonstration plus qu’on ne la subit. En outre, le journalisme gonzo de Xinran n’a rien de l’exubérance de ses homologues américains. Si elle agit dans le récit, elle sait surtout s’effacer, avancer doucement, distiller un avis pour mieux mettre en valeur ses interlocuteurs et leurs vies. De fait, L’Enfant unique parvient également à procurer des émotions purement littéraires. Certains passages, notamment certains échanges épistolaires atteignent une puissance romanesque digne des plus grandes tragédies.

L’Enfant Unique est un curieux objet littéraire. Enquête journalistique qui se lit comme un roman, portraits psychologiques qui suggèrent la sociologie, l’économie et l’histoire de la Chine, le texte saura certainement toucher les sensibilités les plus diverses. La modestie de sa facture est inversement proportionnelle à la subtilité et l’intelligence de son auteure. Admirable.

 

Adrien Battini

 


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A propos de l'écrivain

Xinran

 

Xinran est née en 1958. Pendant la révolution culturelle, elle et son frère sont enlevés par les Gardes rouges à leurs parents jugés « réactionnaires », et envoyés dans un orphelinat réservé aux enfants de « chiens à la solde de l’impérialisme ». A partir de 1983, la Chine a besoin de personnes pour développer la télévision et la radio, capables de diriger des émissions de débat éducatives tout en s’assurant que les sujets « interdits » sont évités. On confie à Xinran la production de ces émissions. Mais elle devient rapidement l’animatrice d’une émission de radio, Mots sur la brise nocturne, diffusée quotidiennement entre 22h00 et minuit. En 1997, elle décide de quitter la Chine et s’installe en Angleterre. Elle s’y marie et a un fils. En 2002, un recueil de ces vies de chinoises est publié par Chatto & Windus (paru aux éditions Philippe Picquier sous le titre Chinoises, en 2003). Il dit la souffrance, mais aussi l’amour et l’espoir de ces femmes. Depuis la publication de son premier livre, un best-seller international, Xinran est connue dans le monde entier. Elle publie une colonne bimensuelle dans The Guardian sur les questions relatives à la Chine et tient le rôle de conseiller aux relations avec la Chine pour de grandes corporations comme la BBC.

 

A propos du rédacteur

Adrien Battini

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Achève son doctorat en sociologie à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Depuis trois ans, il est également employé à la librairie Préambule de Cassis, dont il anime site et blog littéraires. Tombé dans la marmite de la lecture depuis tout petit, il se passionne pour toutes les formes d'écritures capables de transmettre émotion et/ou réflexion, de Julien Gracq à Erving Goffman, en passant par James Ellroy ou Brian Azzarello.