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L’Effacement, Samir Toumi

Ecrit par Claire Mazaleyrat 10.01.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

L’Effacement, Samir Toumi, éditions Barzakh, 2016, 216 p. 17 €

Ecrivain(s): Samir Toumi Edition: Barzakh (Alger)

L’Effacement, Samir Toumi

 

Habiter l’histoire

Il est difficile de ne pas penser à La Moustache, l’un des premiers romans d’Emmanuel Carrère, en lisant ce conte fantastique de Samir Toumi : face à un miroir, un homme assiste à sa progressive disparition, s’interrogeant sur son identité à travers les multiples jeux de regards que les autres posent sur lui, et qui lui révèlent une faille profonde entre l’homme qu’il croyait être et le vide que comblent les attentes de l’entourage, peu à peu comblé par l’image du père. Si on retrouve dans les deux récits la violence du questionnement sur l’identité, qui mène à la mutilation chez Carrère, et à la folie chez Toumi, le roman de ce dernier s’implante dans le cadre d’une conscience historique du moment où il se déroule.

Surfaces brouillées

Le narrateur est victime de ce premier « effacement » le jour de ses quarante-quatre ans, et prend rapidement rendez-vous chez un psychanalyste, qui lui fait remonter le temps pour explorer ses relations avec son père, héros de l’Indépendance mort depuis peu, sa mère et son frère. A cette quête des origines auquel le narrateur ne comprend guère où elle le mène, se construit en parallèle une réflexion profonde sur la place de la « génération d’après », héritière de l’Indépendance, et sur le présent du pays. En effet, Toumi dresse le portrait acerbe d’une génération perdue, qui « s’efface » ou s’exile, crie son amertume sur l’état de déliquescence du pays, ou s’accroche à des fantasmes du passé : les anecdotes des exploits parentaux se répètent à l’infini, occupant la place vide des conversations. C’est précisément ce vide du présent que souligne le roman à travers l’image de l’effacement : alors que le narrateur se définit comme « discret », « effacé et sans histoire. Un enfant très secret, aussi, n’exprimant jamais ses sentiments » au point que sa mère s’inquiète d’une éventuelle surdité, les gens qu’il côtoie l’épuisent d’un flot intarissable de paroles creuses, comblant le vide par des discours sempiternels. Reproduisant les hein ? hein ? de sa fiancée Djaouida, le narrateur exaspéré met en valeur la fonction phatique omniprésente d’un monologue qui n’a d’autre but que de déverser sur l’autre la rancœur, de s’assurer qu’on « tient » l’autre par le fil de son discours, qu’on s’attache son attention et que la « communication » passe. Or c’est la forme de ces discours que retient l’interlocuteur, devenant avec sa transparence physique de plus en plus absent au monde extérieur, réticent aux contacts physiques (les mains humides d’Hamid, la bouche empestée de Houaria). Son effacement devient donc une forme de résistance à l’envahissant discours, à l’obsédante présence des autres, et révèle le vide qu’ils recouvrent à grands frais. Ni l’agitation festive d’Oran, où le narrateur passe quelques jours pour échapper à la morosité d’Alger, ni le médecin, de plus en plus inquiet, ni le frère Fayçal revenu extorquer un peu d’argent à leur mère, ne sont capables de combler ce vide de la réalité présente. Les pères ont joué un rôle majeur dans l’histoire de leur pays, et sont comme tels honorés en héros nationaux ; leurs fils ne se sont donné que la peine de naître et héritent d’un pays en déliquescence, corrompu, et surtout fondé sur une souveraine hypocrisie. On continue de célébrer l’héroïsme des martyrs de la révolution, on dote leurs enfants des meilleures places au sein du régime, mais on laisse le pays tranquillement couler en partant vers des pays « normaux » ou en récriminant contre l’anormalité qu’on subit sur place. Que sont devenus les fils chéris des martyrs ? des bons à rien, des enfants gâtés, des ratés, des aigris. C’est cette réalité que dévoile l’effacement du narrateur en lutte contre l’opacité terrifiante des discours qui s’imposent sans cesse à lui :

« D’un dîner à l’autre, les sujets de conversation revenaient. On échangeait d’abord des nouvelles à propos des connaissances communes, pour la plupart établies à l’étranger, puis on évoquait, en soupirant, la situation désastreuse du pays, devenu méconnaissable, livré aux mains de tous ces prédateurs qui ne pensaient qu’à se remplir les poches. Pauvre Algérie, pauvre peuple, répétaient-ils en chœur, secouant tristement la tête. L’état de déliquescence du pays donnait lieu à des échanges animés qui se transformaient souvent en disputes, chacun y allant de son analyse, proposant ses solutions miracles, à coups de Il faudrait ! de Mais il n’y aurait qu’à faire ceci, ou cela ! » (p.74).

Les portraits des personnages que rencontre le narrateur sont soumis à ce même regard distant et scrutateur de l’enfant « discret et effacé », apparemment sourd, qui fait de lui un témoin muet de l’hypocrisie généralisée de ces « patriotes » qui louent les étages de leur villa aux expatriés. La couche de plâtre qui recouvre le visage de la volubile Djaouida le jour des fiançailles officielles est semblable à l’accoutrement outrancier de la sensuelle Houaria, chanteuse de raï rencontrée à Oran. Le même « non » pourtant les renvoie dos à dos : la fuite des bras de la chanteuse, la gifle donnée à la fiancée, comme autant de retours violents à la réalité pour échapper aux discours qui enveloppent le narrateur jusqu’à l’absurde. La théâtralité de ces scènes permet en effet de placer le lecteur à la distance juste de l’observateur, auquel Samir Toumi renvoie un miroir fidèle de l’hypocrisie sociale ambiante.

Violence

L’héritage est particulièrement lourd à porter, et pèse inégalement sur les épaules des deux frères : le brillant et charismatique Fayçal, l’aîné, est devenu un pauvre type errant à Paris où il multiplie les projets avortés ; quant au cadet, il découvre au fil de sa psychanalyse la nature du lien qui l’unit à son père, alors qu’il avait toujours cru que son seul héritier naturel était Fayçal : peu à peu les deux images se superposent. Le narrateur rêve de la belle Yasmine, du temps qu’elle était la fiancée de son frère, et voit dans le regard de Malika, l’ancienne maîtresse de son père, la réalité soudaine de leur ressemblance, et l’héritage qu’il lui incombe dorénavant d’endosser. Seulement le prix à payer pour réincarner le commandant Hacène est celui de sa propre mise à mort à travers la disparition, et de la folie. C’est d’abord Fayçal jeune qui « mimait les gestes du commandant Hacène, utilisait les mêmes termes, usait des mêmes intonations » avant de se retrouver vide de lui-même en errance dans une autre ville. A la mort de son père, au lieu de se libérer de l’espace occupé par cet homme, c’est au tour de son autre fils, celui qui n’a pas même un nom, d’endosser l’héritage :

« Pourtant, pendant toutes ces années, j’étais plein de lui. Mon père vivait intensément et bruyamment autour de moi, si bien qu’il était constamment avec moi, voire en moi. Tout s’était passé comme si, pendant toutes ces années, il avait recouvert ma peau, pénétré dans mon cerveau et même rempli mon estomac. Puis, sans crier gare, il est sorti de moi, ou plutôt, je me suis vidé de lui » (p.99).

L’aliénation se manifeste par ce « syndrome de l’effacement » diagnostiqué par l’inquiétant docteur B., qui semble en savoir plus que le narrateur lui-même sur lui, et dont le rôle de psychanalyste finit par lui révéler une conscience de son propre vide insupportable, mais aussi par des nausées et vomissements qui manifestent à la fois l’écœurement devant le monde ambiant et la violence du rejet ; ces nausées peuvent aussi rappeler ces périodes de greffe ou de début de grossesse au cours desquelles son propre corps rejette et intègre en même temps un corps étranger, réagissant avec violence à cet « autre en soi » caractéristique des récits fantastiques et de cette chronique psychanalytique d’un rapport au père aliénant. Car ce n’est pas par la guérison que se conclut le récit, mais par des crises de violence de plus en plus fréquentes à mesure que les absences s’amplifient, et par une aliénation absolue à ce père écrasant auquel obéit le fils, n’étant plus que cela : un fils, un soldat aux ordres de l’ombre tutélaire et toute-puissante, un Œdipe incapable de tuer son père malgré les velléités des Jocaste de passage de l’en libérer.

Cette violence en dit plus long encore que les scènes ironiques reproduisant les discours de l’élite contre la « médiocratie » ambiante : elle exprime toute l’aliénation d’une société malade, incapable de vivre sans le regard des pères et livrée à elle-même sans but et sans avenir. Sans enfants, non plus. Et sans porte de sortie, puisque le récit se clôt entre les portes de l’hôpital psychiatrique sans espoir de salut.

Samir Toumi a exploré dans Alger, le cri, son premier livre, les rapports entre la conscience individuelle et la cité où elle vit. L’Effacement, plus abouti, poursuit cette interrogation sur les liens entre l’espace et l’histoire, entre l’individu qui l’habite et une ville portée aux dimensions d’un pays. Mais la personne se fait elle-même réceptacle de l’histoire collective ici, ce qui génère une violence inouïe, et interroge en profondeur sur le rapport de l’homme à son histoire à la fois personnelle et collective, sur la manière dont on peut tomber malade de ses propres murs, sur l’espace intérieur de l’histoire familiale et l’architecture d’une histoire nationale. Chaque tentative de fuite est vouée à l’échec, et la personne devient comme avalée, ingérée, par les murs en marbre et les jeux de miroirs d’une société qui enferme l’avenir sous les décombres d’un passé de carton-pâte. Si La Moustache explorait chez Carrère le rapport de la conscience individuelle aux autres et se terminait par une scène d’une violence insupportable, exprimant l’impossible adéquation de la réalité et du miroir et la nécessité de se supprimer pour être soi, L’Effacement exprime une tout autre violence dans ce rapport entre soi et les autres, l’impossibilité d’exister autrement que comme héritier des pères qui sont pourtant morts, et la vie d’outre-tombe qui est réservée aux descendants de ces héros de jadis. En peuplant son roman de fantômes et de personnages gesticulant comme des marionnettes, Samir Toumi tend à ses lecteurs un miroir particulièrement cruel et désespéré du présent, que n’enjolive plus la poésie des ruines de son premier récit.

 

Claire Mazaleyrat

 


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A propos de l'écrivain

Samir Toumi

 

Né en 1968 à Bologhine (Alger, anciennement Saint-Eugène), Samir Toumi a une formation d’ingénieur polytechnicien, mais on peut dire de lui qu’il est aussi un « polyculturel », sa passion englobant non seulement les sciences mais aussi les arts et la littérature dont il est un amateur éclairé. Après plusieurs absences intermittentes en France pour y poursuivre ses études et, en Tunisie pour des projets professionnels, il revient à Alger en 2004 pour y vivre et fonder une société de consulting centrée sur les ressources humaines. Alger, le cri est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

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Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.