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L’écrivain et l’albatros, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel 08.01.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

L’écrivain et l’albatros, par Tawfiq Belfadel

 

Il fait beau. Des oiseaux solitaires font sentinelle sur des arbres sans feuillage, lançant des cris maladroits. Au loin, un grand champ où essaiment les déchets de la ville. De temps en temps, un sac en plastique s’envole en imitant les mouettes. La fin du monde sera un sac en plastique. Le soleil est luisant rendant l’automne une prolongation d’été ; l’écosystème est dégradé et la Terre commence à vieillir. Elle est atteinte d’un cancer qui s’appelle l’homme. La montagne, géante, est couronnée par des nuages timides.

Je suis accroupi face au lac. La mer n’est pas loin d’ici, juste à quelques pas.

J’ai rompu mes rencontres avec la mer. Depuis mon enfance, j’allais la contempler pendant des heures ; c’était mon miroir. Je lui racontais des pans de ma vie et elle me reflétait en échange les abîmes de mon âme que l’ontologie était impuissante à découvrir. Un jour, elle a cessé de m’écouter parce que ma catharsis était surchargée de traumatismes et de mélancolies. Mon spleen dépassait sa lumière. Ce jour-là, j’ai noué ma relation avec le lac.

Je suis face au lac. Et bien qu’il soit translucide, il ne me reflète rien, ni mon corps ni mon âme. Il est dit dans les livres de sagesse qu’il faut raconter au miroir pour voir son reflet. Les étendues d’eau, comme les miroirs, aiment les récits. Surtout mythiques et fabuleux. Je saisis une pierre dure, la serre entre mes mains, et commence à raconter.

Je suis un homme qui écrit des livres. J’écris pour combler des brèches dans l’humanité. Mon humanité et celle de l’Autre. Avec des mots, je voyage en abolissant les frontières et les murs identitaires pour aller à la rencontre de l’Autre et de moi-même. J’ai un seul complexe : l’humanité.

J’ai une petite bosse sur le dos. Elle est née du poids que je porte depuis qu’on m’a donné un patronyme et une date de naissance ; je porte ma famille, ma ville, mon pays, le président et ses ministres, les martyrs, mes ancêtres, Dieu et ses prophètes, et d’autres créatures dont j’ignore le nom.

Je vis dans un pays où le chiffre UN (01) est sacré : Dieu unique, religion unique, livre unique, parti unique, pensée unique. Même à l’école nous faisions une interprétation unique de tous les livres. Dans mon pays, la diversité est un péché parce que le chiffre UN est le plus répété dans le Livre Saint.

Mon âge ? Je ne sais pas exactement mon âge. D’abord, parce que mon acte de naissance a été transcrit en retard. Ensuite, parce que le temps est une notion négligée dans mon pays : notre seul calendrier est la lune qu’on observe pour jeûner ou manger. Je suis un jeune qui habite un vieux corps parce que mon pays me trahit depuis son Indépendance. Je fais partie d’une génération d’hommes traumatisés, exilés à l’intérieur d’eux-mêmes, étrangers dans leur pays. Une génération doublement trahie : par l’existence et par le pays. Un condensé de toutes les colonisations, guerres, et hypocrisies. Alors comment écrire dans un pays qui est passé du colonisé, au terrorisé, puis au traumatisé ? Comment écrire dans un pays qui fouille obstinément son passé pour fuir son présent amer ? Comment écrire en pays dominé et damné ?

En posant ces questions, une envie de vomir m’envahit, mêlée à la nausée. Je la réprime. Quelqu’un passe près de moi et murmure : « Que Dieu guérisse tout fou et tout malade ! ». Il s’en va voir la mer. Je suis fou ? Je continue mes crachats narratifs.

Je n’ai aucun ami. Tous mes amis, hommes et femmes, m’ont délaissé comme si j’étais une virgule dans leur cosmos. Ils savaient que j’écrivais ; c’était à l’époque des textes que je cachais dans les tiroirs. Le jour où j’ai publié mon premier livre, le nombre de mes amis a diminué. Ceux qui sont restés à mes côtés ont changé de comportement envers moi : taciturnes, froids, et indifférents. Mon deuxième livre m’a valu un opulent succès mais aucun d’eux ne m’a félicité, aucun ne répondait au téléphone. Cette année-là je n’avais officiellement plus d’amis. Et depuis, je ne reçois aucun appel, aucun message hormis ceux que le pouvoir envoie pour anesthésier son peuple.

J’ai des millions de lecteurs dans le monde. Je suis invité partout. Dans mon pays, la lecture est malade. Le pouvoir a peur du livre. L’école produit des électeurs au lieu de lecteurs. Le libraire ne connaît du livre que le prix, ni l’auteur ni le résumé. La plupart de mes lecteurs, notamment les journalistes, me lisent pour trouver des brèches à travers lesquelles m’attaquer. Souvent ils tronquent mes citations pour salir mon image. Je ne sais pas pourquoi dans mon pays, quand quelqu’un montre la lune, son concitoyen essaie de lui couper le doigt.

Le lac commence à me refléter quelques morceaux disparates de mon corps tel un puzzle en désordre. C’est flou. Je poursuis mon récit en serrant fort la pierre de patience.

Mon métier ? J’ai pratiqué diverses professions. J’ai travaillé longtemps comme instituteur. Je passais mon temps à faire taire les élèves qui me troublaient par leur bruit affolant. Pour les punir, je les mordais sur les fesses. Avec mes dents dures, je leur gravais des montres sur le derrière. Ainsi, on m’a renvoyé, me jugeant pédophile et malade mental. J’ai choisi alors le journalisme. Je tenais une chronique hebdomadaire qui secouait le pays. Grâce à moi, le journal a doublé son tirage et acquis une grande célébrité. Un jour, j’ai été écarté parce que, selon le directeur, certains textes étaient racistes et obscènes. Un prétexte banal. La vraie raison : quelques chroniques ont froissé un ministre. Celui-ci a exigé au directeur de me licencier, menaçant de bloquer à jamais le journal comme il l’a déjà fait avec d’autres. On n’a pas pu me couper la tête, on m’a coupé la plume. Mes collègues de la rédaction se sont tus comme si de rien n’était. Par la suite, j’ai fait d’autres diverses professions pour subvenir à mes besoins.

Je me sens un peu léger. Au loin, je vois un albatros gribouiller des calligraphies dans le ciel. Si j’attrapais ce roi de l’azur, je me moquerais de lui pour m’amuser. Je baisse la tête et continue à vomir mes mots. À me vomir.

A présent je suis célibataire. J’ai divorcé quatre fois. J’ai donc traversé la polygamie en sens inverse. La première épouse était mon vrai amour. Après un mois de mariage, elle me harcelait avec des interdits : pas de photo avec les femmes, pas de bises avec les amies ou les lectrices, pas de voyages seul. La jalousie l’a métamorphosée. Divorce. La deuxième était trop chaude et j’étais incapable de satisfaire ses désirs. Insatiable. Il lui fallait au moins trois hommes. Divorce. La troisième était trop froide. Elle a transformé notre lit en banquise. On faisait l’amour une fois par semaine. J’étais obligé de la trahir pour vider le sperme qui risquait de m’inonder de l’intérieur. Divorce. La quatrième avait une phobie de la pénétration. Elle aimait se faire lécher ou gâter par des jeux érotiques naïfs. Après un mois de mariage, elle m’a avoué qu’elle était lesbienne. Divorce. Elles me manquent toutes. Mais je ne reviendrai jamais avec l’une d’elles. Non, elles ne me manquent pas. C’est juste ma raison qui me leurre. Ou le lac.

Je n’ai pas d’amis. Je n’ai pas d’amour. Je n’ai pas d’enfant. Je suis un homme lâche, peut-être trop courageux. Une certitude : je ne sais vivre, être un vrai homme, que devant mon écritoire. Face aux feuilles, je suis un Dieu, je pétris des personnages, des vies, des pays imaginaires, mais dans la vraie vie je suis  incapable de vivre, me contentant d’exister.

Une abeille bourdonne autour de moi. Elle interrompt mes méditations. C’est le seul animal que j’aime. Le monde d’abeilles est une philosophie. On dit que l’abeille se donne la mort après avoir piqué une personne. C’est absurde. Faire mal à l’autre en se donnant la mort. Je n’ai jamais vu un meurtrier se suicider après l’exécution de son homicide. Les humains sont en retard.

Parmi tous les objets, j’aime la bougie. Quand elle est allumée. Elle sait que son destin est l’extinction, la mort, le néant. Cependant, elle est fière et heureuse de se consumer pour irradier de la lumière. L’homme a peur de sa mort et tente de la fuir. En brûlant, la bougie sait que le dernier centime de la cire est bel et bien sa mort, mais elle y va avec sérénité. Elle accepte son destin et avance volontiers vers le suicide. Elle me rappelle ce Sisyphe au sommet de la montagne, contemplant son rocher descendre vers le bas. Il ne se repose pas, ne désespère pas ; il descend pour le rouler à nouveau, faisant de son destin une tâche linéaire et logique. Puisque le suicide est la seule question sérieuse dans la vie, la bougie et l’abeille sont les seules créatures sérieuses. Le reste est une vanité.

Mon reflet est à présent complet. Parfait. Je suis plus beau et plus jeune sur l’eau. Reste le reflet de mon âme. Entre mes mains, la pierre se froisse, commence à se fissurer, incapable d’avaler mon récit. Je continue mon soliloque.

De tous les hommes, j’adore le derviche tourneur. Il est magique. C’est un être-philosophe. Quand il ne danse pas c’est un homme ; quand il tourne autour de lui-même, il devient Dieu. Il porte l’univers entre ses bras largement ouverts. En dansant, il défie les lois de la pesanteur, la divinité et le temps : il est autre et lui-même, ici et ailleurs, les ténèbres et la lumière, Dieu et l’esclave, il est le tout et le néant. Lui seul peut sentir cette sensation. Le comédien peut devenir un autre personnage, mais toujours un homme. En s’arrêtant, le derviche devient humain, triste et banal. Je me demande comment il passe ses jours en dehors du tekké, cet être qui se convertit en Dieu par la magie d’une danse mystique.

Fin de mon récit. Je soupire de fatigue. La pierre de patience s’effiloche dans mes mains. Elle devient poussière. Je sens un grand bonheur balayer mon âme. Mon reflet commence à s’embrunir, le ciel est gris, le lac perd sa limpidité et devient peu à peu visqueux et jaunâtre. Mon reflet disparaît.

Je suis debout. L’indolent albatros s’approche de moi. Je tente de le saisir pour le pincer, le gifler, et lui agacer le bec. Il m’échappe, me mord çà et là, me fait mal partout, et me gifle par ses ailes. Comment un tel maladroit et honteux oiseau peut-il me vaincre ! Je lève les mains pour me défendre. En vain. Il aiguise ses forces et me griffe le visage par ses pattes. J’ai le vertige, je perds mon équilibre et je tombe dans le lac, sur les cendres aquatiques de mon reflet. L’albatros lance un long cri de joie pour me narguer et disparaît dans le ciel pour achever ses calligraphies.

 

Tawfiq Belfadel


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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.