Identification

L’écriture mélancolique, Kleist, Stifter, Nerval, Foster Wallace, Franz Kaltenbeck (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 20.01.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

L’écriture mélancolique, Kleist, Stifter, Nerval, Foster Wallace, Franz Kaltenbeck, éditions Érès, octobre 2020, 248 pages, 26,50 €

L’écriture mélancolique, Kleist, Stifter, Nerval, Foster Wallace, Franz Kaltenbeck (par Cyrille Godefroy)

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé

À travers cet essai, le psychanalyste autrichien Franz Kaltenbeck (1944-2018) nous immerge dans le monde de la mélancolie via le décryptage de la vie et l’œuvre d’écrivains affectés par des phases dépressionnaires les ayant conduits au suicide. Il s’adosse largement à ses connaissances psychanalytiques ainsi qu’aux écrits de Lacan et de Freud, notamment Deuil et mélancolie, pour définir l’essence et défricher les contours de la mélancolie, cette grève de dolence silencieuse d’où le goût de vivre s’est retiré :

« Nous sommes descendus très bas, et cette vie,

Où nous venions trop tard peut-être, a contenté

Si mal en ces désirs notre âme inassouvie,

Qu’il lui plaît de sortir d’un monde sans beauté » (Omar Khayyâm)

Kaltenbeck met d’emblée l’exergue sur l’étiologie sexuelle de la mélancolie en postulant qu’elle découle d’un renoncement au désir. La libido, bloquée (notamment par les processus de refoulement ou d’inhibition), fermente, s’altère et se mue en tristesse. Le sperme se dégrade en bile, la cyprine en sanglots amers. Corneille, dans Cinna, a élégamment versifié ce glissement délétère :

« Et laisse-moi de grâce, attendant Émilie,

Donner libre cours à ma mélancolie ».

Dans le cas de l’amour courtois platonique, la tension physique se transforme en tension psychique. En ne la déchargeant pas, l’amoureux s’affranchit non seulement du principe de plaisir mais aussi du processus de reflux du désir. En répudiant l’assouvissement sexuel au profit du polissage de son trobar et de la noblesse de son chant, il convoque un plus-de-jouir axé sur l’exaspération et la relance indéfinie de son désir. Le troubadour, armé de sa vièle et de son archer, ne débande jamais ; il s’enfle de signifiants et de formules, et se complaît dans une jouissance narcissique reliée à son idéal formel. Célébrant et idéalisant sa belle à distance, il tourne autour sans jamais s’y confronter, sans jamais s’y frotter, n’encourant ainsi pas la menace de la castration.

Au-delà de la simple fonction sexuelle, l’impossibilité d’aimer homologue le virage dépressionnaire et active la dépréciation de soi. L’atrophie de la disposition aimante et désirante, héritée dans les premières années de l’enfance, engendre un vide et un manque susceptibles, selon le degré de sujétion de l’individu à cette disposition, d’entamer son appétence à la vie voire de fissurer son socle identitaire : « Le mélancolique n’a pas perdu l’objet, il a plutôt subi une perte de son moi ». En effet, lorsque l’objet amoureux emplit complètement le for intérieur, il provoque, par son reflux ou son absence, une « perte inconnue », un néant abominable fait de dépit et de désarroi. De la même façon, le deuil ne nous affecte pas directement par la disparition de la personne mais par le vide qu’elle laisse en nous, par la soudaine extinction de son empreinte en nous.

Indépendamment de la vigueur morale dont la prépondérance au dix-neuvième siècle et au début du vingtième féconda une pléthore de névrosés, la confrontation aux amours difficiles, à la conjugalité épineuse ou à la dissonance des jouissances masculine et féminine désempare ou décourage les amants potentiels. Kaltenbeck évoque même un « traumatisme de la rencontre sexuelle ». Or, plus le sujet renonce à la satisfaction pulsionnelle, plus il s’expose à la sévérité surmoïque, ce que Lacan nomme la gourmandise du Surmoi. Nasio, dans son essai, Enseignement de 7 concepts cruciaux de la psychanalyse, confirme cette tendance menant parfois jusqu’au suicide : « L’interdiction trop rigoureuse conduit à des manifestations absurdes d’auto-punition, comme celles propres aux états pathologiques tels que la mélancolie, certains délires d’auto-accusation ». Il n’est pas fortuit que Kaltenbeck se réfère à plusieurs reprises à Kafka, lequel se coltinait un vif sentiment de culpabilité et faisait montre d’une intransigeance morale d’airain envers sa personne.

 

Spleen et idéal

L’idéal, administré par le Surmoi, se forge dans l’enfance, et le poids de son ministère varie d’un individu à l’autre ; d’ordre politique, religieux, social, artistique ou autre, il confère à certains un sens à l’existence, un ressort à leur action. Ainsi, jusqu’à son suicide à l’âge de 34 ans, Kleist courut d’idéal en idéal, transposant sa soif d’absolu dans la quête de savoir, puis dans l’aventure artistique, sans jamais atteindre l’apaisement : « Le narcissisme de l’auteur du Prince de Hombourg ne supporte pas sa défaillance face aux exigences de ses idéaux : la dignité, l’honneur et la reconnaissance sociale […] L’idéal d’une vérité absolue dont la perte insupportable lui met l’âme à vif ». Il arrive que l’aspiration idéaliste se confonde tellement avec l’identité de l’individu qu’en cas de déception de la première, le moi s’effondre avec elle, qu’en cas d’attaque extérieure visant cette aspiration, l’individu se sente lui-même agressé. L’idéal religieux suit cette logique, notamment à travers la vénération du prophète Mahomet, à telle enseigne que toute dérision ou insolence lancée à l’encontre de cette figure suprême est vécue par le croyant comme un outrage personnel, une blessure exigeant réparation.

Sans y répondre explicitement, Kaltenbeck tournoie autour de l’iconoclaste problématique inscrite sur la quatrième de couverture de son livre : « Alors que l’écriture d’une œuvre peut protéger son auteur de la folie comme Lacan l’a montré pour Joyce, certains au contraire en meurent ». Au lieu de construire un argumentaire clair et fécond sur cette théorie de l’écriture assassine, il dévie et glose copieusement sur l’œuvre de Foster Wallace, poussant jusqu’à l’insipide commentaire de texte. Avec plus ou moins de pertinence, il passe au tamis de son expertise psychanalytique les phases critiques de l’existence de Kleist, Celan, Nerval, Stifter, Joyce, Musil…, s’enferrant à l’occasion dans des analyses hermétiques ou des calembredaines hypnogènes. Il se contente in fine de caractériser la défaillance de l’écriture, dans le sens où le langage échouerait à saisir la vérité et équivaudrait à une sorte de fuite en avant désespérée : « Leur langage ne leur a pas permis de chiffrer leur douleur […] L’écriture, même comme sinthome, n’a donc pas protégé nos trois auteurs mélancoliques de leur pulsion de destruction, elle a même plutôt accentué le caractère létal qui a contribué à leur passage à l’acte […] La vérité est toujours une imposture, d’autant plus qu’elle est pensée ou écrite, et cette imposture peut mener au suicide ».

Outre la dispersion et la porosité dialectique cadençant l’opus du sieur Kaltenbeck, il est difficile d’adhérer à sa thèse de départ selon laquelle la manie scripturale favoriserait le passage à l’acte suicidaire. Au contraire, sur le modèle cathartique, l’écriture semble généralement jouer le rôle de rempart, en tant qu’elle ménage une voie de délestage aux flots du désespoir. La bile s’écoule par la plume, produisant l’encre de la mélancolie. Que serait-il advenu des auteurs romantiques, des poètes rongés par le spleen et autres graphomanes frappés par un blues chronique (au premier chef, Baudelaire, Lamartine, Musset, Chateaubriand, Vigny, Hugo, Goethe, Hölderlin, Wordsworth, Shelley, Byron ou Keats), s’ils n’avaient pas transposé leur mal-être en mots ? S’ils n’avaient pas écrit, que seraient devenus ces mélanomanes célèbres que furent Beckett, Bernhard, Schopenhauer, Jelinek, Kierkegaard, Houellebecq, Krasznahorkai ? Cioran, le penseur mélancolique par excellence, le secrétaire virtuose et désabusé de ses sensations, dont les titres même des livres traduisent la mise en forme de la désillusion, de la lassitude et de l’impuissance humaines (Syllogismes de l’amertumePrécis de décompositionLe livre des leurresBréviaire des vaincusÉbauches de vertige…) n’aurait-il pas mis fin à ses jours s’il ne s’était pas délesté de ses tourments et de son obsession de la mort en les couchant sur le papier ? « Sans l’idée de suicide je me serais tué depuis toujours ». Nommer une chose, c’est déjà la mettre à distance ; désigner, décrire ou métaphoriser un état d’âme équivaut à s’en dissocier partiellement : « Tout ce qui est formulé devient plus tolérable » (Cioran). Via l’écriture, ces génies tourmentés et dysphoriques ont exorcisé leur affliction, du moins l’ont tempéré. Chaque fois qu’ils verbalisaient leur désenchantement, ils en atténuaient la charge explosive. En épanchant leurs affres, ils supportaient leur présence au monde et, accessoirement, sculptèrent de superbes aérolithes poétiques, tel ce classique de Verlaine :

« Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ? »

 

La mélancolie de la résistance

Certes, la sublimation de leur état mélancolique s’accompagnait d’une insatisfaction tenace et d’un ressassement perpétuel, comme si le foie sécréteur de bile, arraché par l’aigle du signifiant, se régénérait chaque jour. Ces enfants de Saturne, en exil sur terre, nostalgiques d’un état bienheureux indéfini, réfugiés dans l’imaginaire, expiaient leur singularité et leur sensibilité par le tourment, la souffrance et l’Angoisse atroce, despotique. Leur étrangeté, leur inadhésion, leur résistance au monde, souvent perçu comme désenchanté, hostile ou menaçant, conjuguées à la défiance à l’égard de leur prochain, alimentaient et stimulaient sans cesse leur verve. En outre, la permanence vivace d’instincts triviaux agaçait leur fervent perfectionnisme et leur soif d’élévation, parasitait leur idéal de beauté : « Il y a en tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation vers Dieu ou spiritualité est un désir de monter en grade ; celle de Satan ou animalité est une joie de descendre » (Baudelaire). C’est pourquoi Kaltenbeck s’interroge sur le bénéfice réel de la sublimation et l’apparente même, à l’appui de la seconde topique freudienne, à « un processus presque dangereux qui a, en commun avec la mélancolie, un rapport inquiétant avec la pulsion de mort » (Geneviève Morel, Préface de L’écriture mélancolique). En effet, un des pièges de la sublimation consiste à s’y adonner exclusivement, corps et âme pour ainsi dire, à l’instar de Léonard de Vinci dont la pulsion de recherche a complètement asséché la pulsion sexuelle, déroutant ipso facto le canal naturel du plaisir.

Aujourd’hui, on traite cette affection emprisonnant ses victimes dans une profonde morosité contiguë au spleen, à la saudade, à l’acédie, à la lypémanie ou à la neurasthénie à coups de molécules chimiques. Si celles-ci endorment la terreur qui mine, elles chloroforment également l’esprit tout entier, abrutissant littéralement l’individu. Elles désamorcent sa peine et sa lucidité, autrement dit sapent le terreau propice au processus créateur. Notre société moderne, dont l’agitation utilitariste et productiviste dissimule un vide spirituel, exècre les états d’âme et combat mordicus les humeurs chagrines plongeant leurs propriétaires dans une hébétude oisive, une tristesse contemplative, une aboulie sans fond. L’Homo Laboris – ou « l’homme robot, l’homme termite », comme le qualifiait Saint-Exupéry – se doit d’être performant et efficace, notamment pour remplir sa basse besogne, et semble condamné à demeurer le serviteur obéissant d’un système qui le dépasse. Sachant qu’une personne se suicide toutes les quarante secondes dans le monde, qui sait si la dépression n’est pas le contrepoint logique d’une société pressée et hyperactive ?

Humainement parlant, ces passages vers les gouffres amers ne s’avèrent pas inutiles, en tant qu’ils favorisent l’acceptation de nos insuffisances, de notre incomplétude et de notre impuissance fondamentale. Notre maturation psychique s’accomplit également via l’assimilation et la digestion des épreuves, des décompensations et des accablements. Les éclipses cafardeuses jalonnant l’existence stimulent notre capacité de résistance, de résilience et de rebond, donc aiguisent notre faculté de restauration d’un équilibre général, d’une climatologie psychique faite de hautes et de basses pressions. L’homme socialisé se forge aussi en dehors du troupeau, dans les phases, souvent amères et sombres mais inéluctables, de solitude ; son individuation s’affirme par un cheminement introspectif, en dehors de la masse vibrionnante, de la grégarité divertissante et de la quête matérialiste, autrement dit sur des sentiers où l’humain ne se réduit à sa plus simple expression, à un abêtissement robotisé sans réflexion ni recul. La mélancolie est le révélateur d’un hiatus entre le désir et la réalité, la conscience lancinante d’une condition humaine imparfaite et méprisable ; accueillir et accepter le malaise en résultant octroie un répit au compétiteur acharné qu’est l’homme moderne, lui dispense une opportunité d’interrompre sa course folle aux échalotes et aux chimères en tous genres et, conséquence non négligeable, de réintégrer de plain-pied le présent, donc de le savourer.

 

Cyrille Godefroy

 

Franz Kaltenbeck (1944-2018) est un psychanalyste et écrivain autrichien ayant émigré en 1976 en France où il suivit une analyse avec Lacan. Co-fondateur de l’ALEPH (Association pour L’Étude de la Psychanalyse et de son Histoire) et créateur de la revue Savoirs et clinique.

  • Vu: 548

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

Lire tous les articles de Cyrille Godefroy

 

Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).