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L'écriture de Christine Angot (A propos d'"une semaine de vacances")

Ecrit par Matthieu Gosztola 26.09.12 dans La Une CED, La rentrée littéraire, Les Dossiers, Etudes

L'écriture de Christine Angot (A propos d'

 

L’écriture de Christine Angot : une instance mémorielle devenue tout entière écriture (Une semaine de vacances, Flammarion, 100 p., 14 €, et L’Inceste, Stock, 1999, 216 p.)

 

Angot est tenaillée dans ce court roman par un souci constant de dire le plus précisément possible la façon dont les événements évoqués dans L’Inceste (« […] la sodomisation, la voiture, le sucer dans la voiture, lui manger des clémentines sur la queue, tendue, le voir aux toilettes […] le jour où on n’est pas allés à Carcassonne ») sont advenus, la mettant à mort en tant qu’être, la réifiant totalement, elle devenue seul objet de désir, cassé, entièrement cassé entre les mains de celui qui cherche – du moins dit chercher – à ne pas lui faire mal physiquement et qui en la réduisant entièrement à un seul objet de désir, à un seul objet qu’il veut entièrement dédié à son plaisir, la tue. Lui, son père.

« Elle lui dit qu’elle adore le voir mais qu’elle ne peut pas s’empêcher d’avoir un peu peur, pour son avenir ».

La contraignant à de multiples épisodes érotiques qu’il chorégraphie dans le détail, moment par moment, geste par geste, inclinaison par inclinaison, jusqu’à sa jouissance, et, dans les autres moments, exerçant le plaisir pervers qu’il y a à rabaisser l’« autre » (quel qu’il soit – elle n’est pas la seule à être part de cette altérité : tous, toutes le sont) quand l’on juge qu’il ne se hisse pas à hauteur de sa culture, de sa culture à lui qu’il veut précise et aussi complète que possible, conduite par un souci de la langue, des bienséances, de la politesse, il va jusqu’à nier, dans ses actes et ses paroles, qu’elle puisse renfermer en elle, même au loin, au plus profond, une idiosyncrasie, une ipséité.

Aussi, lorsque la jeune fille se met à mouiller, son père lui « explique », attentif à donner la signification de chaque chose, que c’est parce qu’elle est heureuse. Autrement dit, son « bonheur » à elle découle selon lui entièrement, conscience qu’il ne s’avoue pas à lui-même, de son plaisir à lui (il se l’approprie totalement : elle est sa chose, accomplie en tant que chose dans la mesure où elle lui est utile, où elle lui apporte satisfaction), comme le montre ce passage : « Il l’embrasse sur le front en lui répétant qu’il ne veut que ce qu’elle veut. Que son bonheur ». Le père, en observant les larmes de sa fille, larmes de son sexe, y voit une victoire, lui qui dans la première partie du récit s’est attaché à l’« humidifier ». C’est alors que L’Inceste devient la suite et non la première partie d’Une semaine de vacances (où il n’y a nulle explicitation), lorsque Christine Angot croit bon de devoir préciser : « Non, je vous le répète, jamais je n’ai eu de désir pour lui, non, je vous le répète. Jamais. […] Du plaisir, ça a pu arriver, je ne le nie pas. Mais du désir jamais. Je désirais lui plaire, bien sûr ».

La grande force de ce roman d’Angot (assurément l’un de ses meilleurs) est d’implacablement décrire, détail après détail, ce qui se passe, sans pour autant s’extraire – avec une objectivité froide héritée du Nouveau roman – de l’intériorité de la jeune fille. Ainsi, face à un homme pour qui les êtres (en l’occurrence les femmes, dont il parle abondamment et de façon répétitive à Christine) se réduisent entièrement à la façon suivant laquelle leur être plastique peut être moteur pour le désir et la jouissance masculins, face à un homme uniquement attentif à l’extériorité des êtres, mais également des choses, qui ne sont dignes d’intérêt que dans la mesure où elles sont bien comme il faut, symboles d’une culture, morceaux d’un spectre imaginaire dont l’homme peut chercher à s’affubler, le lecteur vient peu à peu, de façon presque impalpable, se placer tout contre le ressenti de la jeune fille. Et peu à peu apparaît, l’auteur transformant la matière de papier et de lignes – torsadées en écriture – en véritable être, cette jeune fille dans toute l’intensité, mais comme en sourdine (car brisée, étouffée au sens propre) de sa personnalité.

Celle d’une jeune fille se croyant aimée, intensément, par son père, cherchant à ne pas le décevoir, à ne pas le déranger. « Il m’aimait, il disait qu’il m’aimait. […] En huit jours, je suis passée du père idéal, et même plus qu’idéal, inespéré, comme je n’imaginais même pas que ça puisse exister, et c’était mon père, et il m’aimait, et on se ressemblait, et il était heureux, et il me trouvait extraordinaire, moi aussi, lui aussi il était ébloui » (L’Inceste). À ce passage de L’IncesteUne semaine de vacances fait très fortement écho : « Il dit qu’il rencontre très rarement des gens qui méritent qu’il se montre comme il est. Sauf elle parce qu’ils sont tous les deux hors du commun. Qu’ils sont pareils. Forment une seule et même personne ».

Celle d’un être – en instance d’être un être qui n’est plus – cherchant à répondre le plus précisément possible aux attentes de son père. Attentes générales, en matière de « comportement », de paraître (« Elle est là, elle le regarde lui, elle cherche quelle attitude adopter ») mais attentes qui sont d’abord – et presque uniquement, lorsque le lieu est celui du privé – des attentes sexuelles. Le père demande : « Continue je t’en prie, continue continue, surtout continue ». Angot écrit juste après, de façon extrêmement significative (je souligne) : « Elle retire un poil sur sa langue. Le plus vite possible. Elle reprend ».

Celle d’un être pensant que l’être qui la tue est digne d’admiration. Cherchant à ne pas le décevoir, à ne pas le déranger : chaque geste, le plus minime, le plus insignifiant soit-il, qui est de son faitdevient montagne escalée, et plaisir mâtiné de fierté qui en découle : « Mais elle aime qu’il y ait un allume-cigare sur le tableau de bord. Parfois, c’est elle qui appuie dessus ».

Celle d’un être ne voulant surtout pas être de trop. Celle d’un être dont une seule demande est entendue : « Il y a un accord entre eux. Il a accepté de ne pas la déflorer. Il a dit qu’il n’entrerait dans son vagin qu’après qu’un autre homme l’aurait fait ». Celle d’un être dont aucune autre demande ne l’est : « Elle lui dit que, comme preuve de cet amour qu’il a pour elle, elle voudrait que la prochaine fois, quand ils se verront, il ne se passe rien de physique, pas de gestes. Même, si c’était possible, dès le lendemain. Juste pour voir, pour savoir si c’est possible ». Dans L’Inceste, on lisait déjà : « Je l’ai rencontré à quatorze ans, de quatorze à seize ans, ça avait lieu. Sans que je cesse de demander, chaque fois, d’arrêter. Par téléphone, avant de se voir, chaque fois. Il me disait chaque fois oui. Chaque fois ce n’était pas possible ».

Et, dans l’extrême force avec laquelle Angot montre la façon suivant laquelle cette jeune fille est ce qui est plongé dans l’effacement, la timidité paraît dans une incroyable présence au monde. Il n’est pas étonnant que le spectacle du monde puisse s’offrir au regard de Christine dans une atténuation de ses contours, au travers des volutes d’un rideau ou des verres d’une paire de lunettes, un flou ou une déliquescence qui portent la marque de l’anéantissement. C’est en cela qu’Angot est à son meilleur : sans nulle explicitation, elle décrit l’intériorité de la jeune fille en décrivant le monde tel qu’elle le voit, et non dans une subjectivité qui lui est propre mais au travers d’objets (l’on reste ainsi dans le factuel, dans l’objectivité du factuel) qui lui permettent, en déformant son regard sur le monde, d’atteindre un regard plus juste, qui est son propre regard. Son regard tel que naissant d’une individualité broyée : la sienne.

À l’inverse, la grande faiblesse de ce récit est de se vouloir également visée, alors que, en matière de dénonciation implacable, les procédés déployés par l’écriture dans son style même suffisent. Suffisent dans leur justesse (et c’est d’ailleurs l’ambition perceptible d’Angot que de se placer dans le maximum du minimum, dans cette exigence du détail infiniment et fastidieusement, jusqu’au tournis, répétée). En effet, le mécanisme narratif que l’auteur met en place (Angot place d’emblée le lecteur face à une très longue et inhabituelle scène sexuelle, l’intronisant voyeur, en cherchant absolument à taire le fait que l’homme est le père de la jeune fille – silence éclatant jusque dans le titre et sur la quatrième de couverture) tend à faire en sorte que le lecteur soit dans un premier temps pénétré par le récit au point qu’il en éprouve (du moins qu’il puisse en éprouver) du désir, avant d’être pris par l’horreur, et ainsi de prendre en horreur le geste premier de son désir. Ce mécanisme a pour but de faire en sorte que le lecteur aille, tout au long de la lecture, éprouvante, de ce texte, jusqu’à haïr qu’il ait pu éprouver du désir.

Le lecteur de sexe masculin d’abord, mais pas seulement. Si la façon suivant laquelle le désir peut être primitivement exprimé par le lecteur (désir qui est d’abord un désir de lecture, tout lecteur étant ontologiquement un être de désir, puisque par la lecture, il s’agit toujours d’aller plus avant, de découvrir ce qui est devant soi et qui n’est pas encore découvert, mots ou monde qu’ils renferment) est décrite par un auteur aussi attentif à l’amour physique dans ses gestes les plus nus qu’est Philippe Forest (voir Le Nouvel Amour), dans la critique qu’il publie de ce roman dans le journal Le Monde, l’on comprend à quel point cette visée (sans doute motrice du projet romanesque entier) a été importante pour Angot à la relecture de ce passage de L’Inceste : « Je suis désolée qu’il faille parler de tout ça. Désolée. Pourquoi j’en parle ? Eh bien parce que j’en ai parlé à Marie-Christine et elle pense que c’est bien. J’espère que ce n’est pas parce que ça l’excite […] ».

On l’aura compris : on ne saurait aborder le nouveau roman de Christine Angot sans relire L’Inceste. Entre ces deux romans, il n’existe pas seulement une connexité véritable et plurielle ; ces deux romans forment, à bien y regarder, le même livre, mais écrit de deux manières opposées. C’est comme si Une semaine de vacances réagissait à l’outrance, à l’expressivité débridée, à la furie de L’Inceste par une précision froide et mécanique d’où l’humanité n’est pas absente, bien au contraire.

Par ce récit, Angot comprend que l’être est ce qui paraît, ce qui se dit justement dans les interstices de l’inhumanité, de ce qui le masque, de ce qui le tait, de ce qui l’étouffe. L’être n’est pas définissable par l’expressivité, mais par l’intensité d’une présence qui en soi est expressivité. Ainsi, pour dire l’humain (et Une semaine de vacances cherche à montrer cela), il n’est pas besoin de parole, il n’est pas besoin d’un monologue épousant les cahots d’une conscience déroutée de son flux initial, il n’est besoin que de montrer l’être. Le montrer en disant ce qui se passe autour de lui, et ce qui se passe avec son corps, et non en le disant lui, lui le caché, lui l’unicité.

Si Une semaine de vacances et L’Inceste sont deux romans inextricablement reliés, cela voudrait dire que tout ce qui est décrit dans Une semaine de vacances est de l’ordre du vécu.

Angot cherche assurément à être une présence au monde dans la mesure exacte où cette présence au monde se dit, se dit suivant les modalités d’un style qui lui est propre et qui est la marque, en témoignant de sa subjectivité, de son intériorité la moins façonnée par les instances toutes puissantes du paraître, et se dit publiquement (« je parlerai, je vous le dirai, rien ne sera épargné, rien ne sera passé sous silence » semblent clamer chacun de ses livres, chacune de ses interventions écrites ou télévisuelles).

Si la diction de l’être se confond avec son déploiement, c’est justement parce que cet être, par l’inceste, n’a cessé d’être nié, d’être détruit et qu’il lui faut réinventer un dire où il puisse entièrement se déployer (car le dire que lui a offert le monde, le dire du monde ne lui a pas permis cet épanouissement) pour pouvoir s’affirmer justement en tant qu’être, et ainsi vivre cet être qu’il est malgré tout, malgré la brisure, et non subir en sa chair de tous les instants son être comme continuant d’être continument pris en étau dans les affres de l’effacement.

Est-ce que pour autant, comme l’écrit Hervé Guibert, et comme celui-ci a pu le vivre, au travers de son expérience si douloureuse de la maladie, que « l’écriture […] sanctifi[e] la saleté » (Le mausolée des amants, Journal 1976-1991) ? Non, la saleté reste ce qu’elle est : saleté. L’écriture est chez Angot ce qui permet de reprendre le dessus. Prendre la parole, en affirmant son être, alors que l’être a été nié, d’abord parce que sa parole l’a été, a été étouffée, est un acte guerrier dont la violence, extrême, n’est autre que la violence d’un accouchement. Celui que l’on s’impose à soi-même, avec, en ligne d’horizon, un deuil inlassable : celui d’une virginité du ressenti, quant à la souffrance, qui se confondrait avec une forme d’oubli.

Comme l’écrit Évelyne Ledoux-Beaugrand dans Tombeau pour Léonore. Inceste et filiation chez Christine Angot : « Ni fille, ni femme, [Christine Angot] n’est pour [son père] qu’un corps affalé sur le ventre dans lequel il trouve son plaisir. Mais ce corps sans visage et sans sexe, ce corps non identifié, Christine Angot, par l’écriture, le renverse […]. De dessous, position qui était la sienne lors des relations anales avec son père, elle prend alors, avec sa venue à l’écriture, le dessus de l’histoire ; c’est elle, désormais, qui guide le récit, c’est elle qui établit la filiation. Le lien incestueux l’unissant à son père, elle choisit de le rompre en écrivant […] ».

L’écriture devient, pour Angot, reconquête de son être brisé, en brisant les liens de la filiation devenus, par l’inceste, mortifères ; et cette reconquête de soi qui passe par la conquête d’un style n’est possible que dans la mesure où ce style porte un discours qui se veut la modalisation exacte, la plus précise possible, de la véracité d’un vécu, et même (du moins prétendument) de sa vérité.

Un vécu qui advient en écrivant et qui est la somme du passé et de la façon dont le passé est recomposé (même minimalement) par l’ipséité en réintégrant la conscience, épousant son flux nouveau qui n’est pas le flux baignant de ses contours l’événement au moment où il est advenu (c’est-à-dire au moment où il est advenu pour la première fois, avant d’être pris en charge par la conscience, la sollicitant continument au point de réclamer d’être cela même qui se transmue en écriture).

Aussi y a-t-il nécessairement déformations, dans la restitution de faits, mais ces déformations portent la marque d’une vérité plus intense que celle de l’événement proprement dit dans sa factualité la plus identifiable : c’est la vérité de l’être en prise avec l’événement.

 

 

Un exemple dans Une semaine de vacances est particulièrement parlant à ce sujet. Évoquant, sans plus de précisions, un numéro de la revue Vie et langage, au sein duquel son père (qu’elle ne nomme pas) a fait paraître un article intitulé Le W est-il une lettre française ?, Christine Angot écrit : « La couverture de la revue est orange et noir, le V de Vie et langage raye toute la page, comme si c’était une aile, un oiseau qui s’envole ». Suite à nos recherches, il s’est avéré que cet article, écrit par Pierre Angot, a bien paru dans un numéro de Vie et langage (dans le numéro 246 du 01/09/1972) mais la description que fait Christine Angot de la couverture de la revue (voir l’image reproduite) témoigne de la façon suivant laquelle le souvenir est nécessairement – et intrinsèquement – imparfait, même quand il se veut au plus près des faits engloutis mais à jamais  dans la conscience, brûlants, faisant vaciller l’être. Le faisant vaciller au point qu’il ne puisse plus dire « je ».

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com