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L’échelle de la mort, Mamdouh Azzam (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 24.02.20 dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Pays arabes, Roman

L’échelle de la mort, Mamdouh Azzam, trad. de l’arabe par Rania Samara, 2020, 112 p.

Edition: Actes Sud

L’échelle de la mort, Mamdouh Azzam (par Tawfiq Belfadel)

 

Traditions meurtrières

L’histoire a lieu dans une région rurale, quelque part en Syrie. La domination masculine et le respect sacré des traditions ancestrales persistent dans ce lieu enfermé et isolé. Désobéir aux coutumes ou au patriarche, c’est subir vengeance et châtiment.

Dans ce lieu désertique, Salma passe une enfance malheureuse. Laissée par sa mère, elle grandit ensuite auprès de son oncle Sayyâh. Adolescente, elle est mariée à un homme qui ne voit en elle que le sexe. Son mari finit par voyager vers l’Amérique, la laissant seule entre les griffes d’une belle-mère jalouse et acariâtre.

Un jour, Salma rencontre le jeune Abdelkrim et tombe amoureuse de lui. Malgré les conséquences dangereuses, elle suit aveuglément ses sentiments. Après des rendez-vous discrets, les amoureux décident de fuir pour vivre leur passion librement. « Elle avait préféré se laisser aller à un amour coupable, soulevant comme une tempête de sable dans sa vie » (p57).

Les amoureux sont dénoncés ; Sayyâh et la famille récupèrent Salma, celle qui a défié son orgueil de patriarche et souillé l’honneur de toute la famille. Pour châtiment, ils l’enferment dans une cave pour qu’elle meure lentement, dans le silence et l’indifférence. Alors qui vaincra à la fin, l’amour ou la mort ? Abdelkarim parviendra-t-il à sauver son amoureuse ou sera-t-il puni à son tour ?

Le roman peint un crime d’honneur dans un milieu où règnent les traditions aveugles. Cela rappelle les histoires d’amour classiques et universelles représentant des amoureux défiant les forces qui tentent de les désunir : Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Chimène et Rodrigue, Majnoun et Leila…  « Elle avait rompu les liens les plus sacrés, déçu les siens, saigné leur honneur, enfoncé leurs têtes dans la boue. »(p 57)

Mais ce thème classique n’est qu’un prétexte dans le roman, une couche superficielle. L’auteur explore   la puissance de l’amour dans un climat de traditions et d’interdits.  De temps en temps, le narrateur évoque des histoires d’inceste et d’amours interdites…Par exemple, Sayyâh qui est l’incarnation de la tradition, trompe sa femme avec une femme mariée qui secoue ses sentiments. La belle-mère de Salma, Sittelhusn, couchait avec le fils de son mari, le vrai époux donc de Salma, qu’elle aime éperdument.

Sous le règne des traditions ancestrales, l’amour interdit est synonyme d’hypocrisie. Les hommes qui soumettent leur épouse et leur fille, couchent avec d’autres femmes. Les épouses trahies le savent mais se murent dans le silence comme le dicte la tradition.   « Ainsi, Sayyâh se trouva libre de ses mouvements, considérant le silence de sa femme comme un consentement tacite à user de son droit d’homme et de patriarche » (p54.)

Ainsi, les traditions étouffent principalement le deuxième sexe. Tellement habituées à la soumission et le machisme, les femmes de la région prennent les coutumes pour une norme. « Celui qui enlève son habit prend froid. Les coutumes de nos ancêtres sont notre habit » (p 97), dit un personnage.

Derrière l’amour interdit et la soumission, il y a aussi l’image du gouvernement despotique qui interdit le communisme et toute forme d’opposition. Çà et là, le narrateur évoque des personnes emprisonnées à cause de leurs opinions contre ce gouvernement « traditionnel, ancestral » comme la tribu.

La structure du roman est attirante. En balançant sans cesse du passé proche au passé lointain, le narrateur omniscient installe le suspens et captive le lecteur. Certaines phrases sont poétiques.

La traduction est agréable. La traductrice a su transférer l’intrigue, les descriptions, les sentiments des personnages, et les belles métaphores. Le lecteur a l’impression que le roman a été écrit directement en français.

Le choix du lieu (une région druze de la campagne syrienne) fait allusion à la province natale de l’auteur : Suwayda, dite aussi Soueida, une région peuplée de Druzes. L’auteur s’est inspiré donc de son propre entourage pour installer le décor romanesque.

Lecture comparatiste : le lecteur peut faire une lecture croisée entre ce roman et  La Nuit de noces de Si Béchir d’Habib Selmi où il est aussi question d’amour, de traditions, et de soumission, dans une région de la campagne tunisienne (http://www.lacauselitteraire.fr/la-nuit-de-noces-de-si-bechir-habib-selmi-par-tawfiq-belfadel).

 

Court, puissant et profond, embelli de subversion et de poésie, L’échelle de la mort confronte rébellion et tradition. C’est aussi une critique acerbe de l’hypocrisie et du despotisme.  Doux-amer, clair-obscur, le roman est une désacralisation de l’interdit et un éloge de la liberté.

 

L’auteur : né en 1950, Mamdouh Azzam est un écrivain syrien de langue arabe. Son roman Le Château de pluie (Qasr el-matar en arabe) a été condamné par une fatwa puis censuré.

 

Tawfiq Belfadel

 

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A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.