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L'avenir des humanités, Yves Citton

03.06.13 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Essais

L’avenir des humanités. Economie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ?, Editions La Découverte, 2010, 204 pages, 17 €

Ecrivain(s): Yves Citton

L'avenir des humanités, Yves Citton

 

Après Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? (Editions Amsterdam, 2007), L’avenir des humanités (2010) est le deuxième plaidoyer d’approche interdisciplinaire d’Yves Citton consacré à la cause littéraire. Pourquoi s’attaquer à l’économie de la connaissance ? Tout simplement parce que « nos “sociétés de la connaissance” méritent d’être analysées comme étant avant tout des cultures de l’interprétation – et que la remise au premier plan des questions d’interprétation doit nous conduire à revoir profondément à la fois notre vision des interactions sociales, notre cartographie des savoirs, la structuration de nos institutions d’éducation supérieure et la formulation de nos revendications politiques » (8-9). Révolution technologique oblige, l’auteur constate que « la “société de l’information” est pensée avant tout comme la société des machines qui traitent l’information » (10) et que le traitement entre les connaissances est inégal puisque le pouvoir industriel et politique est de nature à privilégier les connaissances produites à des fins pratiques et rentables (à savoir scientifiques, entre autres) parce que « directement traduisibles en appareillage technologique » (13) plutôt que les connaissances produites gratia sui comme le savoir artistique, esthétique, relationnel, etc.

S’opère donc un glissement du capitalisme industriel au capitalisme cognitif, des biens matériels à « un mode de production de richesses centré sur l’émergence et la circulation de biens immatériels, globalement identifiés à la notion de “connaissance” » (19). C’est ce que Umberto Eco nomme les « pouvoirs immatériels » dans son introduction à « Sur quelques fonctions de la littérature ».

Au sein de cette société en mutation, Yves Citton distingue la lecture de l’interprétation (qu’il définit au deuxième chapitre comme une valse, à savoir une action à/en trois temps : 1. soustraire-sélectionner 2. diviser 3. choisir) et observe que « les distinctions à opérer entre interprétation et connaissance, entre interprétation et lecture, sont affaire de degrés plutôt que de nature. La question est donc plutôt de comprendre ce qui favorise l’activité interprétative, ce qui l’aide à déployer son mouvement aussi pleinement et aussi fermement que possible – et donc ce qu’il faut faire pour que chacun puisse s’y livrer dans les meilleurs conditions » (73). Beau programme en perspective !

Alors quels sont les cinq facteurs qui donnent un terrain favorable à l’interprétation, cœur de cible de cet ouvrage ? 1. La vacuole protectrice, alias une « chambre à soi » (Virginia Woolf citée par Y. Citton) ou encore un petit cocon pour les chercheurs qui souhaitent « (qu’on les nourrisse et) qu’on leur foute la paix, au lieu de les assiéger de demandes de rapports, d’évaluations, de commissions et de réformes » (76). C’est un peu brutal certes, mais Monsieur Citton parle sans ambages et va ainsi à l’essentiel. 2. L’impératif d’inaction (le fameux otium latin que l’on oppose d’ordinaire au negotium), une forme d’éloge de la paresse, un « droit à l’inactivité » (80) qui évitera de sombrer dans les traquenards de l’agitation. Quand réflexion rime avec contemplation… 3. L’importance de l’importance ou « la question de savoir ce qui rend quelque chose important (ou non) » (82), autrement dit : l’art de la discrimination. 4. L’énonciation indirecte car « Une particularité de la parole tenue par un critique littéraire tient à ce que le locuteur ne parle pas directement en son nom propre : c’est bien lui qui forme des phrases et tient un certain discours, mais ce qu’il énonce se présente comme émanant d’un(e) autre (l’auteur(e)), si bien qu’il est parfois difficile de savoir exactement à qui attribuer ce qu’énonce l’interprète » (85). Ces propos n’engagent qu’Yves Citton. Et lorsque je dis cela, je lui donne en partie raison. En le citant, je véhicule son propos et je donne l’impression de cautionner, ou de me réfugier derrière sa pensée. Or il est des citations que l’on fait pour mettre en exergue une parole que l’on souhaiterait contester. Et c’est le cas. Il me semble que l’interprète ne se cache pas toujours derrière l’auteur et ne prétend pas toujours « qu’il ne fait que transmettre la pensée, les jugements, la sensibilité d’autrui » (86). C’est d’ailleurs avec sa sensibilité propre qu’il interagit avec celle d’autrui. J’ai écrit quelque part que « la lecture se conçoit aussi comme la relation intersubjective d’un lecteur in presentia et d’un auteur in absentia représenté par sa matière verbale. Dans la logique de la Rezeption-aesthetik, l’interprétation du sens se construit dans ce que le texte donne à voir mais aussi dans ce que le lecteur souhaite (in)consciemment saisir ». Et je maintiens cette position. 5. La libre circulation et le libre accès au bien commun et pour cela l’auteur se nourrit du concept de « transduction » de Gilbert Simondon. Pour Y. Citton « L’interprétation (littéraire) relève d’un jeu de transduction dans la mesure où elle fait passer un texte ou une phrase non seulement d’une époque à une autre, mais aussi d’un domaine de savoir à un autre, d’une référence à une autre, à travers les différences, les disparités, voire les incompatibilités qui les séparent » (91).

Le penseur suisse fustige dans la suite de son propos ce qui prenait une place importante au sein deLire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? : le sacrifice des humanités (terme à entendre dans son acceptation anglophone : ces savoirs qui regroupent tout ce qui s’articule autour de la culture et de la pensée humaine) sur l’autel de la rentabilité économique qui conduit à « éliminer la “graisse” des laboratoires, le “bois mort” (dead wood) des chercheurs “improductifs”, les “départements non rentables” des universités » (114). Rien que pour cela, nous saurons gré à ce chercheur d’avoir eu le courage de ses opinions tout en servant la cause littéraire. Et puisque « nous sommes tous (plus ou moins) interprètes » (117), je vous invite, à votre tour, à interpréter la parole d’Yves Citton afin de prolonger le débat.

 

Jean-François Vernay

 


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A propos de l'écrivain

Yves Citton

 

Yves Citton (né le 30 septembre 1962 à Genève) est un théoricien de la littérature et un penseur1 suisse.