Identification

L’authentique Pearline Portious, Kei Miller

Ecrit par Claire Mazaleyrat 06.06.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Roman, Zulma

L’authentique Pearline Portious, avril 2016, trad. anglais (Jamaïque) Nathalie Carré, 317 pages, 21,50 €

Ecrivain(s): Kei Miller Edition: Zulma

L’authentique Pearline Portious, Kei Miller

 

Cause supposée de la folie : originaire des Caraïbes

Les questions de la folie et de l’origine obscure s’enlacent au cœur d’un récit flamboyant comme les imprécations de la « Crieuse de vérité ». Née dans une léproserie plus ou moins imaginaire, affublée du nom de sa mère par erreur, et dépossédée dès lors du sien, prêtresse revivaliste exilée en Angleterre et doublement aliénée par l’exil et le traitement qu’elle subit, Adamine Bustamante donne vie à l’histoire et au « Gratte-Papyé » qui la retranscrit. La femme qui se compare à une « mangouste » coursant le serpent des belles paroles pour rétablir la vérité, la femme sans grâce affublée de couleurs exubérantes qui débarque comme une foule à l’aéroport, la ressusciteuse de morts, la fille de père inconnu, la mère de père inconnu, la violente Adamine « souffle au gré du vent » un récit entrecoupé des couleurs de l’arc-en-ciel, de créolismes jubilatoires et de paraboles à caractère magique pour ouvrir les yeux et les oreilles du lecteur.

Paroles vives

Au récit apparemment bien ordonné du conteur, qui sait « où commence » et recommence l’histoire, par quel bout l’attraper, s’entremêlent des « feuillets soufflés au gré du vent » émanant de la voix d’Adamine, et dans l’avant-dernière partie toute une série de témoignages racontant les dernières années de la femme devenue prisonnière d’un asile anglais. Les voix se mêlent et se contredisent parfois, la « mangouste » se méfiant des demi-vérités du gratte-papyé, préférant donner sa propre version « rèk-drèt » de l’histoire, passant parfois par des paraboles imprégnées de palabres bibliques qui témoignent de son rôle de prêtresse revivaliste dans la Jamaïque des années 1960. C’est la parole, portée par mille voix, qui est au cœur de ce roman foisonnant, voire bavard ; et en particulier la parole vive, parlée, celle qui se déverse en folles homélies (celle des églises « Transes et Compagnie »), celle que crie la petite (l’authentique) Pearline Portious pour se faire entendre dans sa démarche désespérée de vendre un napperon violet, celle des insultes et des prédications, celle enfin d’Adamine qui porte l’histoire. Son langage particulièrement vif fait entendre celle des humbles, ponctuée par les créolismes et les jeux de mots, les répétitions et les brusques ruptures de ton. Parole vivante, qui ne recule jamais devant la vérité toute crue, la parole qui se « souffle » dans les feuillets du roman possède à la fois la force dévastatrice des cyclones et la familiarité des marchandes en place publique. Elle entretient surtout avec le lecteur une complicité qui fait du conte une histoire familiale, remplie de pas-tout-à-fait-dits et de silences, de tentatives de retrouver les pistes embrouillées de l’histoire et de dialogues.

Mais cette histoire est d’emblée placée sous le signe de la duplicité, et ce dès le titre. L’histoire ne raconte précisément pas l’histoire de « l’authentique » Pearline Portious, mais de sa fille Adamine, enregistrée par erreur sous le nom de sa mère à l’état civil, semble-t-il ; si l’on peut croire les explications d’une aliénée enfermée depuis des années en hôpital psychiatrique. De même que l’oreille qui écoute ce récit n’est pas nécessairement celle d’un étranger, qu’elle débute pour l’une le jour de la mort de l’autre, qu’il n’y a peut-être qu’une Pearline et un narrateur. Les versions rendues possibles par cet enchevêtrement énonciatif brouillent les repères et permettent de faire des générations qui se suivent un écheveau complexe, pour lequel il vaut sans doute mieux se laisser guider par les flots d’images et essayer d’y trouver un sens dans le labyrinthe narratif :

« Le lecteur commence son voyage au chapitre 1, mais l’écrivain aura commencé ailleurs, sur un bout de serviette peut-être, où il aura réussi à attraper l’oiseau. Tout livre commence ainsi, à partir d’une toute petite chose. Mais une fois que l’écrivain a couché l’histoire sur le papier, lorsque celle-ci s’est déployée à sa juste mesure, alors il va reculer d’un pas et se rendre compte avec étonnement que le petit oiseau a été avalé pour se trouver désormais dans l’estomac d’une bête bien plus grosse. Tout cela pour dire que le début de l’histoire se retrouve finalement quelque part ailleurs. Là où vous venez finalement d’arriver : à cet endroit au milieu de l’histoire, c’est-à-dire que vous êtes finalement au début ! » (p.202).

Arrivée en Angleterre, Adamine est considérée comme folle furieuse, son refus de céder son nom et d’épouser celui de « Pearline Portious » ne fera qu’accentuer le doute, et la cause supposée de son délire sera pudiquement renvoyée aux « origines caribéennes », ce qui témoigne du gouffre infranchissable qui sépare deux cultures et deux manières de se raconter, comme cause d’« aliénation » de la jeune femme exilée. Si la première partie du récit est marquée par un lyrisme endiablé et ruisselant d’images folles, c’est la souffrance de l’exil et de l’enfermement progressif d’Adamine dans la solitude qui marque la deuxième partie du récit. Trois formulaires font ainsi basculer une existence, que l’on lit comme lors du voyage d’un bout à l’autre de l’océan de la jeune femme : le passage de l’ordre onirique imprégné de réalisme-magique à celui de l’ordre anglo-saxon.

Naissances et filiations

Adamine est la fille de « l’authentique Pearline Portious », tisseuse de napperons multicolores, et de père inconnu. Sa mère meurt en lui donnant la vie. Quinze ans plus tard, c’est au tour de Man Lazare qui l’a élevée de mourir le jour même des quinze ans, renouant le cycle de la vie et de la mort qui se duplique encore lors de la naissance de l’enfant d’Adamine. Alors que son fils est mort-né, elle lui insuffle la vie avant de plonger dans un sommeil et un oubli profond à coups de sédatifs, et ce sera à son tour, toujours par les vertus magiques de la Parole, de ressusciter sa mère en racontant son histoire. La mère engendre l’écrivain, qui à son tour engendre le récit « authentique » de la laissée-dans-les limbes de l’asile, et lui redonne la parole. Si le cycle infini de la vie et de la mort trouve une image particulièrement évocatrice à travers les rites et cérémonies revivalistes, qui mêlent croyances vaudous et paroles bibliques, c’est dans l’écriture – et les Ecritures – que se parachève la parabole. La vie est Parole, et celui qui parle rend la vie : l’invocation prononcée à de multiples reprises par la « Crieuse de Vérité » prévient d’une mort imminente ou fait revenir à la vie des moribonds, elle s’exprime surtout dans la parole que lui laisse son fils écrivain et s’incarne dans un discours vivant, traversé de marques d’oralité comme autant de cris lancés dans les ténèbres.

« A ma naissance, j’étais beau. Ma peau avait la teinte exacte d’un ciel dégagé. J’étais beau, j’étais bleu mais, bien sûr, j’étais mort.

Et soudain, quelque chose d’incroyable se produisit. Ma mère, ma folle de mère, ma mère que tous considéraient comme une propre-à-rien inutile à elle-même, ma mère redressa la tête ; un éclair passa dans ses yeux. Elle se mit à parler dans une langue inconnue, dont les syllabes se mariaient en incantations. Nul ne comprit mais quoi qu’elle fut en train de dire, ses mots se propagèrent en eux comme un frisson, des bras jusqu’à la nuque, pour les atteindre, comme une gifle glaçante, en plein cerveau.

Les mots de ma mère figèrent le monde dans la pièce. Sauf moi pour qui ces mots furent comme une fonte de neige. Mes lèvres sans vie s’ouvrirent et j’absorbais ma première gorgée d’air. La couleur de ciel clair reflua de ma peau.

On m’a dit que j’étais un enfant mort-né mais lorsque ma mère avait prononcé son étrange incantation, cette improbable parole, ce fut comme un miracle, une renaissance. J’étais soudain devenu vivant »(p.217).

La force et la beauté de cette scène rejoue le mythe initial : la parole donne la vie, la parole est vérité qui s’oppose aux discours des gratte-papyé et autres rédacteurs de formulaires, aveugles et sourds aux vérités vraies comme aux illuminations divines.

Le roman apparaît donc comme la parabole d’un destin misérable, mais riche d’un enseignement profond : celui de la renaissance et de la transmission en dépit d’une engeance de misère qui s’échine à gravir les mêmes pentes arides. De toutes ces vies, quelque chose de lumineux, comme l’écho d’un cri, reste et résonne, que le roman reproduit en l’enluminant.

Les couleurs de la parole

Lumières et couleurs façonnent le livre à la manière des napperons de l’authentique Pearline Portious, mère de la narration et véritable araignée Anansé qui tisse de toutes les couleurs des napperons improbables, invendables, et finit de ce fait par habiter comme dans un « arc-en-ciel ». De même, la léproserie dans laquelle elle vivra sera transformée par ces couleurs volubiles, à tel point que l’une des malheureuses malades se rebellera contre l’homme qui essaiera de la défaire de ses bandages rayonnants, alors que pour la première fois depuis tant d’années ils étaient parvenus à la rendre belle et encore humaine à ses propres yeux, en en faisant un oiseau chatoyant. Ces couleurs et lumières qui illuminent le monde se manifestent aussi à travers un langage coloré, pittoresque. C’est l’exubérance de cette « mère de l’histoire », celle par laquelle tout commence, qui donne sa teinte magique au récit, malgré la cruauté des destins qui y sont retracés et la gravité de cette parole magique capable d’exhumer les morts, et porteuse d’un souffle divin. Le drame est en effet sans cesse contrebalancé par la dérision et une certaine gaieté macabre des récits. Lorsque la toute jeune Pearline se rend au marché, poussée par son opiniâtre mère, pour tâcher d’y vendre sa création la plus bizarre, sa mère décide de ne pas quitter le goyavier où elle est plantée tant que sa fille ne sera pas revenue, et finit par supplier son mari de lui apporter un pot de chambre pour satisfaire un mal de ventre violent en plein milieu du voisinage. Le mélange des registres, du réalisme au merveilleux, du prophétique à l’onirique, entremêlent des existences bariolées sous les doigts d’un conteur captivant. Si l’histoire commence en effet d’abord par « il était une fois une léproserie en Jamaïque », c’est bien qu’on entre dans l’univers du conte et de l’improbable, qu’on accepte le « parler-parabole », car rien n’est moins certain que l’existence de cette léproserie, dont on pourrait trouver peut-être des traces, sans certitude. Le lecteur est invité à aller sur place, à recevoir aussi les témoignages, bref à s’immerger dans l’univers décrit comme s’il pouvait être autre chose qu’un conte, ce qui renforce l’impression de confusion et de collision des univers, réel et fictionnel, celui de la folie et celui de la lucidité supérieure des prophètes – ou des conteurs :

« Qui t’es, j’en sais rien du tout. J’ai même pas tite-idée de l’endroit où tu te trouves mais je t’imagines, assis bien à l’aise, en train de m’écouter. Paroles-là que je vais te dire, je dois les chuchoter. Faut surtout pas réveiller l’autre usurpateur qu’écrit tout un tas d’ablabla, comme je viens de découvrir. L’écrit mon histoire en la déroulant comme un serpent – celui du fameux jardin – un serpent qui s’enroule, se tord, va zig-zag. Alors écoute : si ses mots à lui c’est serpent, mes paroles à moi c’est mangouste. Mangouste qui va le prendre en chasse, avec tites-dents bien féroces et qui va lui bailler bèl-bèl trouille. Moi, l’histoire je vais te la conter et je vais te remettre la vérité rèk-drèt, alors tends-bien l’oreille » (p.33).

La parole d’Adamine est rouge comme la colère, rouge comme le tissu qu’elle porte sur la tête lorsqu’elle occupe sa place au sein des revivalistes : des couleurs chatoyantes de sa mère on passe ainsi à celle unique du drame et de la colère, et l’on entre ainsi dans l’univers sanglant qui est celui de cette femme, mariée contre sa volonté à un homme détestable dans un pays auquel elle ne se fera jamais, enfermée, violée et torturée enfin dans un asile particulièrement sordide. Contre cette obscurité qui peu à peu envahit la narration, les couleurs continuent d’apporter un démenti puissant et bruissant des paroles vivantes d’Adamine, qui contaminent peu à peu celles du narrateur. Et pourtant, au cœur de l’harmonie la plus rutilante et du bel ordonnancement des fleurs multicolores, se terre le mal absolu, celui qu’Adamine appellera le Diable en personne : le jardinier de l’asile est celui qui viole et torture les malheureuses aliénées, alors même qu’il vit au milieu des plus resplendissantes fleurs, parmi d’éclatantes couleurs – et que celles des robes d’Adamine ont terni après bien des lavages. Les couleurs deviennent alors signe de la trahison et des fausses apparences, inversant leur sens originel. Cette inversion marque bien l’assombrissement progressif du roman, qui progresse vers le drame, mais aussi vers une confession plus intime du narrateur rendu écrivain par sa mère retrouvée.

Si le roman est une « Mise en garde », c’est qu’il nous somme de ne pas oublier la voix des disparus, des humbles, des fous. C’est qu’il nous somme d’écouter les histoires qui sommeillent dans les creux des léproseries et autres lieux d’enfer que sont les asiles. Qu’il nous rappelle avec force la possibilité d’entendre sur l’Homme une Vérité, que nul formulaire ne peut réduire. Qu’il revendique la folie comme manière de lutter contre la violence carcérale de nos sociétés aseptisées, où l’on est aveugle et sourd à toute forme de parabole, où l’on ne cherche plus à déchiffrer le sens des voix, où l’on a perdu le début et la fin, et surtout l’origine qui nous relie au monde.

 

Claire Mazaleyrat

 


  • Vu : 2959

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Kei Miller

 

Kei Miller est né en 1978 à Kingston en Jamaïque. Poète, romancier, essayiste, il vit au Royaume-Uni. L’authentique Pearline Portious est son premier roman traduit en français (source : éditions Zulma).

 

A propos du rédacteur

Claire Mazaleyrat

Lire tous les articles de Claire Mazaleyrat

 

Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.

Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.