Identification

L'armoire des robes oubliées, Riikka Pulkkinen

Ecrit par Valérie Debieux 24.01.12 dans La Une Livres, Recensions, Les Livres, Albin Michel, Roman, Pays nordiques

L'armoire des robes oubliées. Janvier 2012. 400 p. 20,90 €

Ecrivain(s): Riikka Pulkkinen Edition: Albin Michel

L'armoire des robes oubliées, Riikka Pulkkinen

Helsinki. Années 2010. Une fresque de famille. Trois générations. Trois strates de peinture sur une toile dense de vécus, d’émotions, de non-dits. Superposition, mélange de couleurs. Parfois claires, vivantes, emplies de lumière mais aussi, sombres en certains endroits.

Au centre de la toile, la grand-mère, Elsa Ahlqvist, professeur à la retraite, psychologue de renommée internationale. Le cancer l’accompagne discrètement vers la porte de sortie. La mort l’attend, patiemment, sur le seuil. Elle le sait.

« Je suis en train de pourrir. Elle lui avait dit cela la semaine précédente, dans l’unité de soins palliatifs, comme un appel au secours. Ne me laisse pas me putréfier, je veux rentrer à la maison »

Adossé en contrefort, son mari, Martti. Artiste-peintre reconnu et estimé. Il délaisse pinceaux et palette. L’esprit occupé par celle qu’il a aimée et qu’il aime. Mais il a peur. « Martti craignait les nuits, il craignait les instants où il se réveillait seul au milieu de rêves qui lui restaient obscurs. Il craignait de s’éveiller et qu’Elsa ne respire plus à ses côtés. » À leurs côtés, leur fille Eleonoora, médecin. Elle s’oppose au retour de sa mère.

« Je n’y arriverai pas seule, et toi non plus. Et je ne peux pas obliger les filles à s’occuper de maman, c’est trop exiger d’elles, ce sont presque encore des enfants. […] Il lui (Martti) était impossible d’en savoir autre chose que ce qu’il voyait : une femme méthodique, une détermination presque indifférente inscrite sur son visage »


Et puis, les deux petites-filles, Maria et Anna.


« La décision finale de recourir aux soins à domicile avait été prise une fois que les filles d’Eleonoora eurent elles-mêmes proposé leur aide. Eleonoora les avait toutes deux interrogées et leur avait décrit sans fioriture ce que c’était que de s’occuper d’une personne mourante »


L’histoire peut commencer, le voile s’effacer.

Ce rapprochement des êtres, dicté par la nécessité de la maladie, réduit l’espace du non-dit, du mensonge et du secret. Et, peu à peu, le passé ressurgit, la vérité se révèle.


« Dans l’armoire, de vieilles vestes, des robes, deux ou trois chemises d’homme. […] Elle (Anna) ouvre la porte de la deuxième armoire. Qui grince et résiste. Les vêtements ont l’air vieux, ils traînent ici depuis une éternité. Elle en sort un qu’elle ne se souvient pas avoir jamais vu. […] Grand-mère semble réfléchir, c’est comme si elle la traversait du regard. Elle ouvre la bouche comme pour dire quelque chose, la referme, elle ne baisse pas les yeux au moment où elle finit par lui confier ce qu’elle avait en tête :

En fait ce n’est pas la mienne.

Comment ça ?

C’est celle d’Eeva. J’ignorais qu’elle était restée dans le placard toutes ces années. J’ai été surprise de la voir sur toi. »


Eeva. Ni sa mère, ni ses grands-parents n’en ont mentionné l’existence. Qui est cette jeune femme ? Quel rôle a-t-elle joué dans la vie sa mère ? Celle de ses grands-parents ? Pourquoi son existence a-t-elle été emmurée dans le silence ? Qu’est-elle devenue ?

Les réponses sont là. Dans le cahier d’Eeva. Son journal intime où se trouve consignée sa première rencontre avec la famille Ahlqvist. C’était en mai 1964. Etudiant le français et la littérature à l’université, Eeva a répondu à une annonce.


« Mais maintenant, je suis devant cette porte et je sonne. Plus tard je comprendrai que ma vie, toute nouvelle, commence justement ici. Peut-être qu’on peut déjà en voir la fin, dès la porte. Mais c’est le commencement, et le commencement ne veut pas entendre parler de la fin »


Dans ce très beau roman, Anna donne le ton, Eeva la réplique. S’y trouve décrit, avec recul et distance analytique, le comportement de deux êtres, vivant en couple, unis par l’amour et, principalement préoccupés par leur épanouissement professionnel. « Le Soi et la Reconnaissance », le titre de l’ouvrage le plus demandé d’Elsa, résonne comme un aveu. Entre eux, leur fille, Eleonoora, sa poupée entre les bras, qui, avec chacun de ses parents, entretient une relation privilégiée. Puis survient Eeva.


« Ici, au moment où l’été fait son retour par la fenêtre et où ma cuiller tinte dans la tasse, je ne sais pas que je vais devenir odieuse à Elsa. Ou, si ce n’est de sa haine, je serai du moins l’objet de son mépris. […] Je suis celle qui dessinera le chagrin sur le visage de la petite. Je l’ignore encore, de même que j’ignore qu’elle s’en tirera. Moi, je m’en sortirai moins bien. Elle sera celle qui dessinera en moi le chagrin. C’est elle dont la disparition hors de ma vie me rendra apathique au point de rester des jours entiers couchée par terre sans bouger, incapable de me relever »


En cet ouvrage remarquablement construit, Riikka Pulkkinen analyse ses personnages avec le souci du détail, cisèle leur complexité avec raffinement, met en évidence leurs faiblesses et leurs qualités, avec amour, profondeur et humanité. Le descriptif des événements et des situations s’effectue sans pathos ni larmes. Sa plume riche et dense constitue une ode au respect de l’autre, à l’importance de l’amour entre les êtres.


Valérie Debieux


  • Vu : 4178

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Riikka Pulkkinen

Née en Finlande en 1980, Rikka Pulkkinen étudie la littérature et la philosophie à l'université d'Helsinki. En 2006, elle publie son premier roman, Raja (La Frontière), qui l'impose d'emblée comme un des jeunes écrivains les plus doués de sa génération. Son second roman, « L'armoire des robes oubliées », publié en 2010, confirme son talent. Sélectionné pour le plus grand prix littéraire finlandais, le «Finlandia Prize », encensé par la critique, « L'armoire des robes oubliées », l'une des sensations de la Foire de Francfort 2010, a déjà été vendu dans douze pays. Les droits cinématographiques pour ce deuxième roman ont été vendus à Vertigo Production (Finlande), et une pièce inspirée du roman sera jouée pour la première fois en novembre 2011 au KOM Théâtre d'Helsinki.

A propos du rédacteur

Valérie Debieux

 

 

Lire tous les articles de Valérie Debieux


Valérie Debieux a été Directrice adjointe, rédactrice et responsable de la communication sur les réseaux sociaux (septembre 2011-juillet 2014)

Rédactrice et responsable du secteur littérature suisse

Ecrivain et traductrice littéraire née en Suisse en 1970

Membre de l’Association des Amis de Jean Giono: http://www.jeangiono.org/


Le site de Valérie Debieux :

www.lagalerielitteraire.com