Identification

l'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 5)

Ecrit par Kamel Daoud 04.02.12 dans Nouvelles, La Une CED, Bonnes feuilles, Ecriture

Chapitre 5

l'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 5)

Ma chute fut une merveille : je sentais mon turban se dérouler de plus en plus vite, s’allonger derrière moi comme une queue de comète en coton, faire le tour de la terre et s’étendre en longueur pour disparaître dans le cosmos comme une corde infinie, tendue vers un dieu noyé au fond de son oeuvre. Je sentais aussi ma robe claquer violemment dans le vent, coller le long de mes jambes maigres puis se déchirer comme une voile de navire et me laisser nu comme après un accouchement céleste. J’opérais quelques mouvements et jouais même à la cigogne en étendant les bras comme des ailes, tentant de donner l’allure d’un vol à une chute dure. Ma première pensée, au coeur même de la joie, fut celle-ci : « qui va me croire ? ». J’avais, pour une fois une belle histoire à raconter, mais à personne d’autre qu’a moi-même comme un prophète sans peuple.

La vérité est que l’île était déjà là, avant même que je ne m’y écrase, émergeant millimètre par millimètre depuis des années. Vue de haut, elle s’étalait autour de moi comme une onde mourante et je n’avais aucun instrument, aucune langue ni aucun moyen pour la situer aux autres. Je savais que je venais de franchir ce mur qui partage le monde en apparences et en nudité. Vous savez, cette ligne qui vous donne à voir le monde sur un écran et qui, une fois franchie, vous plonge dans l’étrange circuit des pèlerinages et des évanouissements.

Je tombais, virevoltant comme une feuille, riant presque de voir disparaître mes babouches dans mon sillage et se disperser le seul livre qui accompagne l’Arabe de sa naissance jusqu’à sa mort. Feuille par feuille, confondant dans son éparpillement les omoplates de chameaux, les vieilles peaux de bêtes et les papyrus sur lesquels il avait d’abord été patiemment retranscrit avant la mort de ses récitants. Je voyais le livre de ma vie et de ma mort se défaire à toute vitesse, et ses pages tourner follement, cherchant la formule pour arrêter le temps.

Dans ma chute, je perdais même ma propre langue et tombais vers un monde nouveau. Je me dénudais, me disloquais en sifflant comme une pierre céleste venue frotter sa glace à l’atmosphère des hommes. Dieu que j’étais heureux ! Ma très ancienne peur de l’altitude avait laissé place à un rire de fou, qui après avoir tenu tête au vertige, en dépassait la frontière pour déboucher dans une formidable clarté.

Je jouais ainsi longtemps au cerf-volant durant ce vol Paris-New York, qui dura dix heures trente minutes, mais ma chute du haut de cet avion, avait duré un temps que peu de gens connaissent dans leur vie sauf par saccades, accidents, orgasmes, chance ou par le sacrifice de bien des choses : le temps sauvage des commencements. A la fin, je suis tombé à l’endroit même où j’étais né, mais cette fois-ci sans personne autour de moi. J’avais perdu la foi en ruminant cette seule phrase : « Si Dieu existe, pourquoi doit-il jeter au four les trois quarts de l’humanité qui le cherche autrement qu’en suivant un chameau ? » C’est le caractère infantile de la punition par le feu, comparée à l’effort des hommes pour bâtir des gratte-ciels et inventer des avions, qui me fit perdre confiance, m’arrêter au bord de la route des miens et douter d’un coup de toute l’histoire.

Cela a commencé bien avant mon voyage en Amérique. Déjà, de mon regard, je cherchais sur quoi reposaient les minarets et pas ce qu’ils semblaient indiquer du doigt inlassablement. Ainsi, a commencé à naître autour de moi cette solitude de l’homme qui ne croit plus. En racontant cette histoire, je me souviens soudainement d’un moment pénible de mon enfance : le maître du cours de musique m’obligeait à chanter en choeur un hymne dont je ne savais pas les paroles faute de les avoir apprises par coeur la veille. Je crus m’en sortir en jouant à ouvrir et fermer la bouche en cadence, mais une jeune fille assise à la première rangée me dénonça. J’eus droit, non pas à une île mentale, mais à quelques coups de baguette pour tromperie. Presque trente ans plus tard, je faisais face au même problème, la bouche ouverte sur des prières qui ne me convainquaient plus, seul parmi une foule qui ne remarquait pas mon silence. Qui aurait pu cependant l’entendre ? Personne : chez nous, Dieu est revenu en force et pèse de plus en plus lourd sur le dos de ceux qui se disputent pour le porter. Le pire est que même de l’autre côté du miroir, dans le pays de l’homme blanc, ce silence reste invisible et ne s’explique pas. Songeant à sauver l’âme de son sauvage, Robinson interroge Vendredi sur son créateur. « Une sorte de vieillard encore plus vieux que la mer, la terre ou la lune et les étoiles et chez qui tout le monde va lorsqu’on n’a plus où aller après la mort » répond le Sauvage. « Toute chose lui dit : Ô ! », traduit l’homme blanc. Je vis dans un pays qui se lève et se couche en criant « Ô ! » là où moi je fais semblant de crier avec les autres. Vous comprendrez pourquoi si j'ai parfois accueilli des hommes blancs sur cette île, ils ne l'ont presque jamais vue. La plupart repartaient très vite chez eux avec les mêmes masques africains qu’ils ont rapportés avec eux et qu’ils croient avoir acheté ici, chez nous, au sud de toute chose civilisée.

La chute ne signifiait cependant pas seulement l'apesanteur dont j'ai toujours rêvé depuis l'enfance : elle était aussi appauvrissement. Il faut être Arabe, et l'avoir été longtemps pour comprendre ce que je vais maintenant raconter : j'étais, pour une fois, débarrassé de ce formidable poids du Dieu invisible – héritage des juifs, obligés de voir le monde non pas comme un récit ou une petite histoire que Dieu se raconte à lui-même, mais comme une obscure énigme, un langage de feu se consumant indéfiniment –, échappant à ma langue et à celle de tous les hommes réunis, immergé dans un vaste calcul avec le poids d'une minable virgule, sans réponses ni interrogations. Pour une fois, j'avais l'occasion de vivre les commencements à chaque instant de ma chute, et celle de ne pas être coincé comme le milliard restant de ma race entre une vie antérieure qu'ils n'ont pas vécue et une vie postérieure qui ne serait consommable qu'après la mort. Je ne ressentais plus cette culpabilité congénitale qui rend immangeables toutes les pommes du monde ou ses figues, et la vie n'était plus un repentir, ni la peur de l'enfer, ni une réclusion loin de sa Face éternelle, ni un crime à expier : je n'avais pas mangé la pomme, je n'ai jamais mis les pieds dans ce jardin et je ne devais ni ma misère ni ma splendeur à l'histoire de Dieu mais à ma propre histoire seulement. Tout cela, je le sus au moment même où lentement je glissai par le hublot comme une fumée. Dieu devait s'en sortir tout seul, tout comme moi, et devait, lui aussi, faire sa moitié de chemin pour me rencontrer où me retrouver.

Je me rappelle l'une de mes découvertes quelques années avant ce voyage, et qui déjà traçait ma voie. J'étais dans mon bureau à attendre la fin de la journée comme on attend un générique de film lorsque brusquement, sans le concours de l’intelligence ou de la raison, je compris que j'étais l'idiot de la tempête : dans presque toutes les religions, ce sont les anges, les dieux, les diables qui tiennent le crachoir au-dessus de l'homme qui tire la charrette. Pourtant, j'étais le seul à mourir et à naître douloureusement dans toute cette histoire bavarde. J’étais le seul à payer et j'étais le seul promis à l'arrachement comme à l'absurde. Pire ! J’étais le seul à devoir gagner sa vie et à devoir la perdre. Pourquoi était-ce donc à moi de les supporter sur mon dos ? Ce n'est qu'après la chute, au moment même où je me donnai le nom illustre de Vendredi que je compris que l'île était absolument déserte et qu'elle ne pouvait être peuplée que si je le décidais, ou alors seulement par mes propres peurs et espoirs. Parfois, la tête en bas, tourné comme le pendu des tarots, je regardais les étoiles fragiles, à cette altitude où le jour et la nuit sont des ébauches et je me disais que l'énigme est encore plus terrible lorsqu’on regarde par-delà le ciel habituel. J'y étais encore plus seul, tremblant, nu face à une île encore plus gigantesque, elle même piégée par une mer encore plus inimaginable. Quel nom pouvait-on se donner lorsqu'on était victime de ce genre de naufrage encore plus absolu ? Je ne le savais pas. Peut-être le nom de l’une des divinités des temps anciens.

La question pour moi était nouvelle et déchirante et j'en pleurais presque : heureux d'avoir connu la délivrance – déjà rare pour l'homme et presque impossible pour un Arabe comptable du dernier monothéisme sur la liste –, mais déjà nostalgique de ce monde où Dieu était quelque part derrière le mur du ciel. Nous avons le désert, il promet le paradis et cela je ne pouvais l’abandonner juste pour me sentir plus léger dans les airs. Soudainement hérétique à quelques onze mille mètres d'altitude, j'avais perdu le paradis, il ne me restait que le désert impossible à résoudre. Arabe, je lâchais le monde de ce Dieu qui avait grandi avec moi, un Dieu que j'ai longtemps nourri de mes mains, et cette religion qui longtemps m'expliqua qu'il ne fallait pas regarder en bas pour ne pas avoir le vertige, tout cela pour un monde qui n'était ni pire ni meilleur, ni même connu et dont l'enjeu n'était pas mon salut mais sa propre combustion, sous le souffle de quelqu’un d’invisible. Que se serait-il passé si le Vendredi d’autrefois avait débarqué sur l’île de l’homme blanc avec un pantalon, un sextant, l’usage de la langue du monde, un livre de chevet ? On peine à se l’imaginer. Un Vendredi se doit d’être un sauvage. Tout autant qu’un Arabe se doit être l’homme d’une seule religion. Sans cela, il en serait invisible aux yeux du Blanc, trop proche pour servir à un faux dialogue, et sans intérêt pour cette enquête sur l’âme qui s’ouvre avec le récit de Robinson. Ecrire ce genre d’histoire sert à l’homme nègre à devenir blanc, puisque ce dernier est rarement intéressé par le chemin inverse. Reste la grande question : une « Vendredinnade » est-elle possible comme le furent toutes les robinsonnades écrites depuis des siècles ? Non.


(A suivre)


Kamel Daoud




  • Vu : 1554

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Kamel Daoud

Tous les textes et articles de Kamel Daoud


 

Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015